La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

InterlignesJune 13, 2009 9:27 pm

"Je ne fais que lire, écrire, rêver - ce que je ne souhaite à personne."

Paris, novembre 1907, à son frère 

 

"Je n’ai aucun sentiment précis à l’égard de la société, de Dieu et de l’homme - mais j’aime avec d’autant plus de force la vie, la foi et l’amour".

Paris, lettre du 24 avril 1908, adressée à Vladimir Hippius

 

Revue Europe, Ossip Mandelstam 

ToilesMay 25, 2009 11:05 pm

C’était ma petite folie quotidienne
Un sac de mots à empiler tout bas.

Et à répéter sans cesse, sans cesse
Jusqu’à ce que le silence soit là.

Mais parler à l’instant fait mal;
L’on veut à tout prix y caser
Les déchets en fleur de la mémoire.

C’était ma petite folie quotidienne
Un sac de mots à empiler tout bas.

Et à répéter sans cesse, sans cesse,
Jusqu’au fragment final.

Mais parler à présent fait mal.
L’on veut à tout prix éviter
Les sachets en fleur de la mémoire.

C’était ma petite folie quotidienne
Un sac de mots à empiler tout bas

ToilesMay 24, 2009 12:28 pm

Parfois
l’impression
que le cœur
et la nuit avec
explose

Mais qu’au-delà
Qu’au-delà rien
Qu’un peu de nuée
A enrubanner
De rêve
Et d’yeux chassieux

pour faire semblant
d’avoir dormi
Ou mieux
Avoir vécu
sa vie

En surnagent
les impressions
remuant allègres;
le fond d’alcool
du premier verre:
Or et sueur;
Avidité liquoreuse
d’une étoile
Une étoile !
et que dire
sinon qu’elle file:
Deux battements;

Parfois
ou bien
déjà
l’explosion.  

AraignéesMay 15, 2009 5:08 pm

Not a red rose or a satin heart.

I give you an onion.
It is a moon wrapped in brown paper.
It promises light
like the careful undressing of love.

Here.
It will blind you with tears
like a lover.
It will make your reflection
a wobbling photo of grief.

I am trying to be truthful.

Not a cute card or a kissogram.

I give you an onion.
Its fierce kiss will stay on your lips,
possessive and faithful
as we are,
for as long as we are.

Take it.
Its platinum loops shrink to a wedding ring,
if you like.
Lethal.
Its scent will cling to your fingers,
cling to your knife.

Carol Ann Duffy (nouvelle Poet Laureate)

* * *

Pas de rose rouge, de cœur en satin.

C’est un oignon que je te donne.
Lune enveloppée de papier kraft.
Promettant lumière
comme l’effeuillage soigneux de l’amour.

Ici.
Par lui, tu seras aveuglé de larmes
comme ceux qui aiment.
Par lui, ton reflet va devenir
Une photo vacillante de chagrin.

Je tente ici d’être honnête.

Pas de carte, de baiser commercial. 

C’est un oignon que je te donne.
Son âpre baiser restera sur tes lèvres,
Possessif et fidèle
semblable à nous,
aussi longtemps que ce nous sera.

Prends-le.
Ses pelures platine se contractent en une alliance,
si tu le veux.
Mortelle.
Son odeur s’attachera à tes doigts,
s’attachera sur ton poignard. 

(traduction personnelle)

AraignéesMay 9, 2009 7:47 pm

"Ainsi, sans que je l’eusse voulu ni cherché, c’était bien une patrie que je retrouvais par moments, et peut-être la plus légitime: un lieu qui m’ouvrait la magique profondeur du Temps".

Philippe Jaccottet, in Paysages avec figures absentes

ToilesMay 7, 2009 2:58 pm

La nuit se couvre
Voyons.
Prends ton manteau
Doublé de souvenirs.
Erre un peu, tel un point fixe
Dans leur orbite.
La lune se souvient, elle,
Des gorges chaudes
Et de leurs appels
Rauques.
Tiens, une gouttière.
Et c’est un peu comme si se
Déversait
La matière même
De ta poéticité.
Comme un chien, comme un lâche
Tu mets en pièces les poches
De ta mémoire
Pour que l’intérieur prenne
Le goût
De la pluie, du vent;
Un doux tabac
A priser
Sur les voies de l’incertitude
Et de la nécessité

Sans rien y comprendre
La brise se lève.
Un feu comme une centaine
De loups te caresse.

AraignéesApril 3, 2009 9:54 pm

Devant la coloration des buis rougeoyants ne retentit pas la conversation de tous avec chacun. Aimez la vie, dirait-elle, vie, l’accostée et qui interpelle. Larmes, ne vous laissez pas convaincre d’en finir avec ce délirant.
Sur la colline de gypse gris nous accrocherons les tableaux de ce gueux de siècle, ventre et jambes arrachés.
La nuit dernière encore, nous ne mentions pas à l’herbe ivoirine qui se givrait.


René Char, Chants de la Balandrane

De fil en aiguilleMarch 30, 2009 1:55 am

Un peu de matériel, pour y poser ma joue. Oublier les phrases et les lettres, et caresser ton cou, monde-cheval, trop sauvagement bien dressé
- et rendre, pourquoi pas, la liberté ? -

De fil en aiguille 1:52 am

Je me cherche, en bout de ligne; et pour quoi faire ? demande la petite fille. Au lac la carpe baille, des petits points de soleil pigmentent l’eau, tâchent l’herbe, un livre se fait refermer, c’est l’été ou presque.

Présent miniaturisé. Un ressort de sécurité m’empêche de plonger tout à fait ma ligne pour attraper le passé.

La petite fille joue, des amoureux s’enlacent, le lecteur s’en va, et puis et puis voilà. 

De fil en aiguille, ToilesMarch 5, 2009 9:10 pm

Forain, cœur, basilique, ciel bleu et fille triste, rions ensemble tous en rond sous l’arc de ma pupille, tirons à la carabine les cloches pour qu’un son un seul résonne bien profond au fond de la gorge, et que chante un oiseau, stupide branche, au passant émoustillé.
Il y a tant à voir, et tant à pardonner Au monde d’être si peu réel, si abandonné
A notre propre réalité
Trinquons ! me dit ce p’tit gars, et moi déjà je cours je file d’autres manèges pour manigancer un rendez-vous avec le ciel, celui d’il y a trois jours, sous lequel se sont mis à couvert tant de souvenirs.
Ah mais vraiment j’ai la tête qui tourne, vite un point fixe, please please, souffle le voyageur de jour, de nuit, face aux gaz étoilés des routes… si lointaines, si proches…
au coude à coude

 

La nuit transpire de mes idées, elle en a marre de vagabonder dans le lit des insomnies. Elle ne sait pas à quoi tout cela rime. Bientôt les cloches vont chanter, la lune pourra se rendormir à l’abri du soleil, l’on bâtira de nouvelles mythologies, exhumations organiques.

A quoi tout cela rime ? La lune semble avoir un rire bosselé Avant de disparaître
Nouvelle journée.

ToilesMarch 1, 2009 6:33 pm

Face au carré blanc
Pas d’équation
Seules,
Les lignes pures
Du mur
Contre l’obscurité
S’éventent
De souvenirs
Collantes au cou
Cette fenêtre poisseuse
De l’âme.
Carré noir
Des origines.

De fil en aiguilleFebruary 28, 2009 6:45 pm

Je reconnais… j’ai parfois de ces instincts cruels ou du moins jugés comme tels, caressé d’une griffe les vitres du temps. Posant ma joue froide contre les fenêtres, j’écoutais les plaintes défragmentées qui se faisaient entendre, par-delà le souvenir.

Ce discours, c’était mon cœur.

Raturé d’expressions, de mimiques et de compromissions…

Hélas, un petit vent frais, ô léger, léger,

Soufflant sur les métaphores et les langues arrachées

M’évitait de trop pleurer.

Je le reconnais. Je suis parfois optimiste, à tourner ma langue comme une toupie, en en faisant tinter ensemble les débris Contre le ciel vacillant D’organismes.

De fil en aiguille, ToilesFebruary 12, 2009 3:40 am

J’ai quelques poignées de souvenirs. Mais qu’en faire: des bijoux posés au coin du lit, un miroir noir et puis gris, des pigeons qui s’envolent, des meubles époussetés, des phrases des phrases à regarder

Comme une pupille de chat
Lentement se rétracte
Je bats mon coeur
Où se dénudent les joues incandescentes
Des synapses sans morale

Des jours durant

Ah et puis vivre

De silence blanc

AraignéesFebruary 11, 2009 1:47 pm

Peut-être te suis-je inutile,
Nuit; de l’abîme universel
Je suis sur ta rive jeté
Comme un coquillage sans perle

Ta vague indifférente bat,
Et tu chantes, inconciliable;
Mais tu aimeras, tu apprécieras
Le mensonge de l’inutile coquillage.

Tu vas revêtir ta chasuble,
T’étendre sur le sable auprès de lui,
Y nouer avec des liens indissolubles
La cloche énorme des roulis.

Et les parois du frêle coquillage,
Tu vas les emplir d’un murmure d’écume,
Comme la maison d’un coeur inhabité,
Et de vent, et de pluie, et de brume.

Ossip Mandelstam, traduction François Kérel

De fil en aiguilleOctober 26, 2008 11:17 am

Mort, mort, mort
De l’ombre se resouviennent

J’ai planté mes dents
Dans la chair de l’être

Un dieu lentement me berce
Dans le creuset de feuilles mortes

-J’en ferai de l’or ! me dit la lune
Qui narquoisement se vautre

Dans un ciel bleu azur azur
Azur

Recrachant très élégamment
Les écorces de ces mots purs

InterlignesJuly 26, 2008 1:55 pm

Or, le silence, le blanc, est la plus forte ponctuation.

 

Pascal Quignard, Une gêne technique à l’égard des fragments - Essai sur Jean de la Bruyère -

De fil en aiguilleJuly 13, 2008 4:06 pm

"Chier doncques nous fault davant que […] torcher".
Si Rabelais prenait le terme torcher dans son sens "propre", nous khagneux de France et de Navarre pouvons le prendre dans ses sens modernes: j’ai moi-même chié ce concours, et sans nul doute en chierai encore à partir de septembre, consommant (presque) tout mon temps "en lettres et honeste sçavoir".

(pas de mises à jour prévues, doncques)

  

De fil en aiguilleMay 17, 2008 1:00 am

L’oiseau chantait, et je me sentais bête

De ne pas comprendre

La couleur des arbres.

ToilesMay 14, 2008 2:13 pm

Il faudrait se jouer Du temps cyclopéen Le lancer comme une balle Sans trop se faire de mal Le rebondir et le grossir D’images Et crever, parfois, sa pupille d’eau noire

AraignéesApril 29, 2008 2:16 pm

 

 

Celui-ci sourd-muet, celui-là aveugle, et cet autre si vieux
peut-être tous les trois sentent-ils sur leur joue
le doux pelage de la nuit. Les garçons noctambules
s’amusent des tours de prestidigitation des étoiles. Toi,
       tu as mis,
tes sandales de lin blanc, verdies par l’herbe,
pour sortir le chien. Quand tu tourneras au coin de la rue,
observe bien ce petit nuage réticent. Il te cache quelque
        chose,
quelque chose, justement, qui sourit encore en toi d’une manière
        inexplicable.

 

Un peu de naïveté

Jours calmes et peuplés d’arbres.
Elle te sied, cette petite brise autour de tes lèvres.
Elle te sied, cette fleur que tu regardes.
Ainsi, ce ne sont pas mensonges que la mer, le
        coucher de soleil,
et cette barque qui vogue dans la roseraie du soir
et ayant uniquement à son bord
une fille à la guitare affligée.
Laisse-moi saisir les ramers
comme si je saisissais deux rayons pourpres oubliés.

 

Amer savoir

Reste, les bras croisés, dans cette pénombre protectrice.
Le gardien de nuit boiteux n’a plus de place où s’asseoir.
        Les chaises,
voici deux semaines qu’on les a vendues. Dehors, dans la
        cour,
on nettoie de gros tonneaux. De lourds remorqueurs mouillent
dans le port. A la maison d’en face,
on entend la voix du speaker de la radio. Je ne veux pas
        entendre.
Moi, je ramasse sur la table les papillons brûlés de
        la nuit, sachant seulement
que tout leur poids est dans leur légèreté.

 

Yannis Ritsos, traduction Gérard Pierrat

AraignéesApril 22, 2008 2:12 pm

Pour un art poétique

Bon dieu de bon dieu que j’ai envie d’écrire un petit poème
Tiens en voilà justement un qui passe
Petit petit petit
viens ici que je t’enfile
sur le fil du collier de mes autres poèmes
viens ici que je t’entube
dans le comprimé de mes oeuvres complètes
viens ici que je t’enpapouète
et que je t’enrime
et que je t’enrythme
et que je t’enlyre
et que je t’enpégase
et que je t’enverse
et que je t’enprose

la vache
il a foutu le camp

Raymond Queneau, in L’Instant fatal (1948)

De fil en aiguille, ToilesApril 18, 2008 11:58 am

Une pièce spéciale me connaît depuis quelques temps (je n’ose dire toujours). Dans celle-ci, il y a du silence collé aux murs. Parfois, j’en arrache un pan, et n’entends même plus mon coeur battre.

Les mots que j’exprime alors s’étouffent, comme si emballés de soir, qui ne glisserait pas.
Ce n’est pas comme si Sourde j’étais devenue. Je sens juste l’enveloppe du silence. J’envoie parfois, comme au squash, des paroles, qui s’en vont rebondir sur le mur. Lestées de leur poids de silence, je peux les remettre dans ma poche (qui souvent se troue, tant certaines sont devenues lourdes; j’en ai le souvenir).

J’ai peur parfois que tout ce poids ne m’engloutisse. Alors je respire et songe à ces tip-tap, à cette musique, que font d’ordinaire les balles de paroles, les claquements de langues, les cris de sang ou de sexe; J’en pleure. Mais en silence. C’est la règle.

 

Je ne dirai pas comment je sors de cette pièce, car je ne le sais pas moi-même.

AraignéesApril 17, 2008 6:31 pm

Le vin

D’un regard il me fit plus belle,
et je pris cette beauté sans remords.
Heureuse, j’avalais une étoile.

Qu’il me réinvente maintenant
à l’image de mon reflet
dans ses yeux. Je danse, je danse
dans les flots de mes ailes soudaines.

Table est table, vin est vin
dans un verre qui est un verre
se dressant, dressé, sur table dressée.
Et moi je suis imaginaire,
sans mesure imaginaire,
jusqu’au sang imaginaire.

Je lui parle de tout ce qu’il veut:
des fourmis qui meurent d’amour
sous l’étoile dent-de-lion.
Je lui jure qu’une rose blanche
arrosée de vin, chantera.

Je ris, je penche la tête
prudente, c’est un premier test.
Et je danse, et je danse encore
dans ma peau tout étonnée,
entre ses bras qui me conçoivent.

Eve de la côte, Vénus de l’écume,
Minerve du front de Jupiter
furent plus réelles que moi.

Quand il ne me regarde plus
je cherche mon reflet
sur le mur. Et je ne vois
qu’un clou privé de tableau.

in Sel (Sol), 1962, traduction Piotr Kaminski

*

Oignon

L’oignon c’est pas pareil.
Il n’a pas d’intestins.
L’oignon n’est que lui-même
foncièrement oignonien.
Oignonesque dehors,
oignoniste jusqu’au coeur,
il peut se regarder,
notre oignon, sans frayeur.

Nous: étranges et sauvages
à peine de peau couverts,
enfer tout enfermé,
anatomie ardente,
et l’oignon n’est qu’oignon,
sans serpentins viscères.
Nudité multitude,
toute en et caetera.

Entité souveraine
et chef-d’oeuvre fini.
L’un mène toujours à l’autre
le grand au plus petit,
celui-ci au prochain
et puis à l’ultérieur.
C’est une fugue concentrique
L’écho plié en choeur.

L’oignon, ça s’applaudit:
le plus beau ventre sur terre
s’enveloppant lui-même
d’auréoles altières.
En nous: nerfs, graisses et veines
mucus et sécrétions.
On nous a refusé
l’abrutie perfection.

in Grand Nombre (Wielka liczba), 1976, traduction Piotr Kaminski

 

-> Lire d’autres extraits ici et

-

InterlignesApril 16, 2008 3:19 pm

"Par ailleurs, je ne sais pas si vous l’avez remarqué vous aussi, en général, s’il y a quelque chose qui te frappe comme une révélation, tu peux parier que c’est du toc, je veux dire, quelque chose qui n’est pas vrai. Prenez l’exemple du train électrique. Vous pouvez rester pendant des heures à regarder une vraie gare sans qu’il se passe rien, et puis il suffit d’un coup d’oeil à un petit train électrique, et, tac, toute cette fichue histoire se déclenche. Ca n’a pas de sens, mais c’est bougrement ça, et quelquefois, plus ce qui t’attrape est idiot, plus tu restes accroché, avec l’émerveillement, comme s’il y avait besoin d’une certaine dose d’imposture, d’imposture délibérée, pour obtenir tout ça, comme si tout avait besoin d’être faux, au moins quelque temps, pour réussir, ensuite, à devenir quelque chose comme une révélation. Même les livres, ou les films, c’est la même chose. Plus toc que ça tu meurs, et si tu vas voir qui est derrière ça, tu peux parier que tu trouveras que des sacrés fils de pute, mais en attendant tu vois là-dedans des choses que tu ne risques pas de voir en allant de promener dans la rue, et dans la vraie vie jamais tu ne les trouveras. La vraie vie ne parle jamais. C’est juste un jeu d’habileté, une histoire où tu gagnes ou tu perds, on te fait jouer à ça pour te distraire, comme ça tu ne réfléchis pas. Elle s’en est servie aussi, ma mère, de ce truc, ce jour-là. Comme je n’arrêtais pas de pleurnicher, elle m’a traînée devant une machine avec plein de lumières et d’inscriptions, une belle machine, on aurait dit une machine à sous, ou un truc comme ça. C’était une firme qui fabriquait de la margarine qui l’avait installée. Tout très au point, rien à dire. Le jeu consistait dans le fait qu’il y avait six biscuits, sur une assiette, et certains étaient tartinés avec du beurre et d’autres avec de la margarine. Toi tu les goûtais, l’un après l’autre, et à chaque fois tu devais dire si c’était avec de la margarine ou avec du beurre. A cette époque-là la margarine était quelque chose d’un peu exotique, on n’avait pas bien idée de ce que c’était, on pensait juste que ça faisait moins mal que le beurre et qu’en gros c’était dégueulasse. Le problème était là. Alors ils ont inventé cette machine, et le jeu c’était que si le biscuit te semblait au beurre tu appuyais sur un bouton rouge, et si au contraire tu avais l’impression que ça avait goût de margarine tu appuyais sur le bleu. C’était amusant. Et j’ai arrêté de pleurer. […]

J’ai l’impression de ne rien avoir fait d’autre, depuis. L’esprit ailleurs, appuyant sur des boutons bleus ou rouges, essayant de deviner. Un jeu d’adresse. On te fait jouer à ça pour te distraire. Puisque ça marche, pourquoi ne devrais-tu pas être d’accord ? D’ailleurs, quand le Salon de la Maison Idéale a été terminé, cette année-là, la firme qui fabriquait la margarine annonça que seuls 8% des concurrents avait deviné pour les six biscuits. Ils annoncèrent ça avec un certain triomphalisme. Je crois que c’était plus ou moins mon pourcentage de réussite. Je veux dire que si je pense à toutes les fois où j’ai essayé de deviner, en appuyant sur les touches bleues et rouges de la vie, j’ai dû tomber juste à peu peu près dans huit pour cent des cas, c’est un pourcentage qui me semble plausible. Je le dis sans triomphalisme. Mais ça devait être à peu près ça. En tout cas il me semble."

Alessandro Baricco, City (traduction Françoise Brun)

ToilesApril 15, 2008 11:18 am

Je veux m’asseoir,
Ecrire
Les fibres plastiques
Et la dure
Lumière
D’entres les rimes

Taper du pied
Les nuages
Voir s’envoler
Les cris du marbre
Sous les griffes
des pigeons.

Entendre les veines
De la musique
Qui ne se dit pas

Je veux m’asseoir,
Ecrire
Les i durs du
soupir.

De fil en aiguilleApril 14, 2008 11:25 am

Chalamov, Varlam (1907-1982). Vingt-deux ans ans dans les camps du Goulag, et notamment dans cette Kolyma qui donne prétexte, et rend nécessaire, ses Récits, où "le lecteur ne s’identifie pas à l’auteur, à l’écrivain (qui "sait tout et entraîne le lecteur à sa suite), mais au détenu. A un homme enfermé dans les conditions du récit. On a pas le choix". (André Siniavski)

"Le dîner venait de se terminer. Glébov avait léché sa gamelle sans hâte, il avait ramassé les miettes de pain restées sur la table dans sa main gauche et l’avait portée à sa bouche pour lécher soigneusement les miettes qu’il avait dans sa paume. Il restait là sans avaler et sentait sa salive envelopper la minuscule boulette de pain d’une masse épaisse et avide. Glébov aurait été incapable de dire si c’était bon. Le goût, c’est quelque chose de différent, de terriblement pauvre par rapport à cette sensation passionnée, synonyme d’oubli, que donne la nourriture. Glébov ne se dépêchait pas d’avaler: le pain fondait tout seul dans sa bouche, et il fondait vite. [Lire la suite]" 

AraignéesApril 13, 2008 4:33 pm

Absences

http://surmonchemin.blogspot.com/Belle femme, taciturne, nonchalante,
investie de la pourpre du soir
entre deux paons qui font la roue.
Dehors, devant la porte, les grandes galoches terreuses
du garde forestier. Au-dessus des mâts,
une lune bègue aux aguets.
A présent, il t’incombe de parler à sa place,
mais les mots manquent à des poèmes déjà proférés.

Peut-être bien

Nuit calme. Par la fenêtre, le cygne noir, immobile.
Ses yeux scintillent. La montre arrêtée. Tes doigts et tes
        orteils.
dix plus dix. Voilà au moins qui peut se compter. Mais les
rideaux se sont décolorés.
Le rouge vire au gris. Le cercle des amis rétrécit.
Le jeune laitier est parti pour l’armée. Maria a divorcé.
        Peu à peu,
les portraits des défunts s’entassent au sous-sol
en compagnie des rats et des cafards. Pourtant, si la femme
a démêlé ses cheveux devant le miroir,
c’est peut-être bien qu’une petite musique venait d’en face.

Le poète

Il a beau plonger sa main dans les ténèbres
sa main ne noircit jamais. Sa main
est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira
(car tous s’en vont un jour), j’imagine qu’il restera
un très doux sourire en ce bas-monde,
un sourire qui n’arrêtera pas de dire "oui" et encore "oui"
à tous les espoirs séculaires et démentis.

Yannis Ritsos(1909-1990), Tard bien tard dans la nuit, traduit du grec par Gérard Pierrat

De fil en aiguilleApril 4, 2008 12:50 pm

Ah, oui, la tristesse; de celle qui lasse, comme la lueur des néons. Bref. Lassant de ne pouvoir écrire. Peut-être faudrait-il que je sois meilleure lectrice: les arbres recommencent à avoir des feuilles.  

ToilesMarch 25, 2008 8:00 am

D’images fortes, la phrase n’en distingue pas. Elle erre entre les dents, tâchées, du passant. Sur le ciel sa tête se tourne, se penche, et puis il voit les fourmis s’écraser, dans l’herbe. Comme son sanglot, qu’on tâche vaguement de représenter, par l’image de mélancolie. Sa phrase n’est qu’un chant, mon dieu, quel soupir. Il n’y a plus de majuscules à la rêverie.

De fil en aiguilleMarch 20, 2008 8:00 am

Céline, Louis-Ferdinand (1894-1961). Faut pas croire, c’est du travail, l’argot. Ca se rapprocherait même de la poésie, quand c’est Céline qui le manipule, lui appuie dessus, pour lui faire sortir ses beautés vénéneuses, ses caniches amoureux, ses coliques et ses fuites. Un vrai Ulysse, ce Bardamu. Une épopée réaliste, oui, oui, qui s’alimente de la langue, la donne comme vraie héroïne. Tout ça donnerait l’impression que ses textes sont vivants, mais ils le sont comme des éclopés, qui braillent et qui fuient clopin-clopant. A nous, lecteurs, de ne pas fuir notre propre reflet.