La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

AraignéesApril 29, 2008 2:16 pm

 

 

Celui-ci sourd-muet, celui-là aveugle, et cet autre si vieux
peut-être tous les trois sentent-ils sur leur joue
le doux pelage de la nuit. Les garçons noctambules
s’amusent des tours de prestidigitation des étoiles. Toi,
       tu as mis,
tes sandales de lin blanc, verdies par l’herbe,
pour sortir le chien. Quand tu tourneras au coin de la rue,
observe bien ce petit nuage réticent. Il te cache quelque
        chose,
quelque chose, justement, qui sourit encore en toi d’une manière
        inexplicable.

 

Un peu de naïveté

Jours calmes et peuplés d’arbres.
Elle te sied, cette petite brise autour de tes lèvres.
Elle te sied, cette fleur que tu regardes.
Ainsi, ce ne sont pas mensonges que la mer, le
        coucher de soleil,
et cette barque qui vogue dans la roseraie du soir
et ayant uniquement à son bord
une fille à la guitare affligée.
Laisse-moi saisir les ramers
comme si je saisissais deux rayons pourpres oubliés.

 

Amer savoir

Reste, les bras croisés, dans cette pénombre protectrice.
Le gardien de nuit boiteux n’a plus de place où s’asseoir.
        Les chaises,
voici deux semaines qu’on les a vendues. Dehors, dans la
        cour,
on nettoie de gros tonneaux. De lourds remorqueurs mouillent
dans le port. A la maison d’en face,
on entend la voix du speaker de la radio. Je ne veux pas
        entendre.
Moi, je ramasse sur la table les papillons brûlés de
        la nuit, sachant seulement
que tout leur poids est dans leur légèreté.

 

Yannis Ritsos, traduction Gérard Pierrat

AraignéesApril 22, 2008 2:12 pm

Pour un art poétique

Bon dieu de bon dieu que j’ai envie d’écrire un petit poème
Tiens en voilà justement un qui passe
Petit petit petit
viens ici que je t’enfile
sur le fil du collier de mes autres poèmes
viens ici que je t’entube
dans le comprimé de mes oeuvres complètes
viens ici que je t’enpapouète
et que je t’enrime
et que je t’enrythme
et que je t’enlyre
et que je t’enpégase
et que je t’enverse
et que je t’enprose

la vache
il a foutu le camp

Raymond Queneau, in L’Instant fatal (1948)

De fil en aiguille, ToilesApril 18, 2008 11:58 am

Une pièce spéciale me connaît depuis quelques temps (je n’ose dire toujours). Dans celle-ci, il y a du silence collé aux murs. Parfois, j’en arrache un pan, et n’entends même plus mon coeur battre.

Les mots que j’exprime alors s’étouffent, comme si emballés de soir, qui ne glisserait pas.
Ce n’est pas comme si Sourde j’étais devenue. Je sens juste l’enveloppe du silence. J’envoie parfois, comme au squash, des paroles, qui s’en vont rebondir sur le mur. Lestées de leur poids de silence, je peux les remettre dans ma poche (qui souvent se troue, tant certaines sont devenues lourdes; j’en ai le souvenir).

J’ai peur parfois que tout ce poids ne m’engloutisse. Alors je respire et songe à ces tip-tap, à cette musique, que font d’ordinaire les balles de paroles, les claquements de langues, les cris de sang ou de sexe; J’en pleure. Mais en silence. C’est la règle.

 

Je ne dirai pas comment je sors de cette pièce, car je ne le sais pas moi-même.

AraignéesApril 17, 2008 6:31 pm

Le vin

D’un regard il me fit plus belle,
et je pris cette beauté sans remords.
Heureuse, j’avalais une étoile.

Qu’il me réinvente maintenant
à l’image de mon reflet
dans ses yeux. Je danse, je danse
dans les flots de mes ailes soudaines.

Table est table, vin est vin
dans un verre qui est un verre
se dressant, dressé, sur table dressée.
Et moi je suis imaginaire,
sans mesure imaginaire,
jusqu’au sang imaginaire.

Je lui parle de tout ce qu’il veut:
des fourmis qui meurent d’amour
sous l’étoile dent-de-lion.
Je lui jure qu’une rose blanche
arrosée de vin, chantera.

Je ris, je penche la tête
prudente, c’est un premier test.
Et je danse, et je danse encore
dans ma peau tout étonnée,
entre ses bras qui me conçoivent.

Eve de la côte, Vénus de l’écume,
Minerve du front de Jupiter
furent plus réelles que moi.

Quand il ne me regarde plus
je cherche mon reflet
sur le mur. Et je ne vois
qu’un clou privé de tableau.

in Sel (Sol), 1962, traduction Piotr Kaminski

*

Oignon

L’oignon c’est pas pareil.
Il n’a pas d’intestins.
L’oignon n’est que lui-même
foncièrement oignonien.
Oignonesque dehors,
oignoniste jusqu’au coeur,
il peut se regarder,
notre oignon, sans frayeur.

Nous: étranges et sauvages
à peine de peau couverts,
enfer tout enfermé,
anatomie ardente,
et l’oignon n’est qu’oignon,
sans serpentins viscères.
Nudité multitude,
toute en et caetera.

Entité souveraine
et chef-d’oeuvre fini.
L’un mène toujours à l’autre
le grand au plus petit,
celui-ci au prochain
et puis à l’ultérieur.
C’est une fugue concentrique
L’écho plié en choeur.

L’oignon, ça s’applaudit:
le plus beau ventre sur terre
s’enveloppant lui-même
d’auréoles altières.
En nous: nerfs, graisses et veines
mucus et sécrétions.
On nous a refusé
l’abrutie perfection.

in Grand Nombre (Wielka liczba), 1976, traduction Piotr Kaminski

 

-> Lire d’autres extraits ici et

-

InterlignesApril 16, 2008 3:19 pm

"Par ailleurs, je ne sais pas si vous l’avez remarqué vous aussi, en général, s’il y a quelque chose qui te frappe comme une révélation, tu peux parier que c’est du toc, je veux dire, quelque chose qui n’est pas vrai. Prenez l’exemple du train électrique. Vous pouvez rester pendant des heures à regarder une vraie gare sans qu’il se passe rien, et puis il suffit d’un coup d’oeil à un petit train électrique, et, tac, toute cette fichue histoire se déclenche. Ca n’a pas de sens, mais c’est bougrement ça, et quelquefois, plus ce qui t’attrape est idiot, plus tu restes accroché, avec l’émerveillement, comme s’il y avait besoin d’une certaine dose d’imposture, d’imposture délibérée, pour obtenir tout ça, comme si tout avait besoin d’être faux, au moins quelque temps, pour réussir, ensuite, à devenir quelque chose comme une révélation. Même les livres, ou les films, c’est la même chose. Plus toc que ça tu meurs, et si tu vas voir qui est derrière ça, tu peux parier que tu trouveras que des sacrés fils de pute, mais en attendant tu vois là-dedans des choses que tu ne risques pas de voir en allant de promener dans la rue, et dans la vraie vie jamais tu ne les trouveras. La vraie vie ne parle jamais. C’est juste un jeu d’habileté, une histoire où tu gagnes ou tu perds, on te fait jouer à ça pour te distraire, comme ça tu ne réfléchis pas. Elle s’en est servie aussi, ma mère, de ce truc, ce jour-là. Comme je n’arrêtais pas de pleurnicher, elle m’a traînée devant une machine avec plein de lumières et d’inscriptions, une belle machine, on aurait dit une machine à sous, ou un truc comme ça. C’était une firme qui fabriquait de la margarine qui l’avait installée. Tout très au point, rien à dire. Le jeu consistait dans le fait qu’il y avait six biscuits, sur une assiette, et certains étaient tartinés avec du beurre et d’autres avec de la margarine. Toi tu les goûtais, l’un après l’autre, et à chaque fois tu devais dire si c’était avec de la margarine ou avec du beurre. A cette époque-là la margarine était quelque chose d’un peu exotique, on n’avait pas bien idée de ce que c’était, on pensait juste que ça faisait moins mal que le beurre et qu’en gros c’était dégueulasse. Le problème était là. Alors ils ont inventé cette machine, et le jeu c’était que si le biscuit te semblait au beurre tu appuyais sur un bouton rouge, et si au contraire tu avais l’impression que ça avait goût de margarine tu appuyais sur le bleu. C’était amusant. Et j’ai arrêté de pleurer. […]

J’ai l’impression de ne rien avoir fait d’autre, depuis. L’esprit ailleurs, appuyant sur des boutons bleus ou rouges, essayant de deviner. Un jeu d’adresse. On te fait jouer à ça pour te distraire. Puisque ça marche, pourquoi ne devrais-tu pas être d’accord ? D’ailleurs, quand le Salon de la Maison Idéale a été terminé, cette année-là, la firme qui fabriquait la margarine annonça que seuls 8% des concurrents avait deviné pour les six biscuits. Ils annoncèrent ça avec un certain triomphalisme. Je crois que c’était plus ou moins mon pourcentage de réussite. Je veux dire que si je pense à toutes les fois où j’ai essayé de deviner, en appuyant sur les touches bleues et rouges de la vie, j’ai dû tomber juste à peu peu près dans huit pour cent des cas, c’est un pourcentage qui me semble plausible. Je le dis sans triomphalisme. Mais ça devait être à peu près ça. En tout cas il me semble."

Alessandro Baricco, City (traduction Françoise Brun)

ToilesApril 15, 2008 11:18 am

Je veux m’asseoir,
Ecrire
Les fibres plastiques
Et la dure
Lumière
D’entres les rimes

Taper du pied
Les nuages
Voir s’envoler
Les cris du marbre
Sous les griffes
des pigeons.

Entendre les veines
De la musique
Qui ne se dit pas

Je veux m’asseoir,
Ecrire
Les i durs du
soupir.

De fil en aiguilleApril 14, 2008 11:25 am

Chalamov, Varlam (1907-1982). Vingt-deux ans ans dans les camps du Goulag, et notamment dans cette Kolyma qui donne prétexte, et rend nécessaire, ses Récits, où "le lecteur ne s’identifie pas à l’auteur, à l’écrivain (qui "sait tout et entraîne le lecteur à sa suite), mais au détenu. A un homme enfermé dans les conditions du récit. On a pas le choix". (André Siniavski)

"Le dîner venait de se terminer. Glébov avait léché sa gamelle sans hâte, il avait ramassé les miettes de pain restées sur la table dans sa main gauche et l’avait portée à sa bouche pour lécher soigneusement les miettes qu’il avait dans sa paume. Il restait là sans avaler et sentait sa salive envelopper la minuscule boulette de pain d’une masse épaisse et avide. Glébov aurait été incapable de dire si c’était bon. Le goût, c’est quelque chose de différent, de terriblement pauvre par rapport à cette sensation passionnée, synonyme d’oubli, que donne la nourriture. Glébov ne se dépêchait pas d’avaler: le pain fondait tout seul dans sa bouche, et il fondait vite. [Lire la suite]" 

AraignéesApril 13, 2008 4:33 pm

Absences

http://surmonchemin.blogspot.com/Belle femme, taciturne, nonchalante,
investie de la pourpre du soir
entre deux paons qui font la roue.
Dehors, devant la porte, les grandes galoches terreuses
du garde forestier. Au-dessus des mâts,
une lune bègue aux aguets.
A présent, il t’incombe de parler à sa place,
mais les mots manquent à des poèmes déjà proférés.

Peut-être bien

Nuit calme. Par la fenêtre, le cygne noir, immobile.
Ses yeux scintillent. La montre arrêtée. Tes doigts et tes
        orteils.
dix plus dix. Voilà au moins qui peut se compter. Mais les
rideaux se sont décolorés.
Le rouge vire au gris. Le cercle des amis rétrécit.
Le jeune laitier est parti pour l’armée. Maria a divorcé.
        Peu à peu,
les portraits des défunts s’entassent au sous-sol
en compagnie des rats et des cafards. Pourtant, si la femme
a démêlé ses cheveux devant le miroir,
c’est peut-être bien qu’une petite musique venait d’en face.

Le poète

Il a beau plonger sa main dans les ténèbres
sa main ne noircit jamais. Sa main
est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira
(car tous s’en vont un jour), j’imagine qu’il restera
un très doux sourire en ce bas-monde,
un sourire qui n’arrêtera pas de dire "oui" et encore "oui"
à tous les espoirs séculaires et démentis.

Yannis Ritsos(1909-1990), Tard bien tard dans la nuit, traduit du grec par Gérard Pierrat

De fil en aiguilleApril 4, 2008 12:50 pm

Ah, oui, la tristesse; de celle qui lasse, comme la lueur des néons. Bref. Lassant de ne pouvoir écrire. Peut-être faudrait-il que je sois meilleure lectrice: les arbres recommencent à avoir des feuilles.  

ToilesMarch 25, 2008 8:00 am

D’images fortes, la phrase n’en distingue pas. Elle erre entre les dents, tâchées, du passant. Sur le ciel sa tête se tourne, se penche, et puis il voit les fourmis s’écraser, dans l’herbe. Comme son sanglot, qu’on tâche vaguement de représenter, par l’image de mélancolie. Sa phrase n’est qu’un chant, mon dieu, quel soupir. Il n’y a plus de majuscules à la rêverie.

De fil en aiguilleMarch 20, 2008 8:00 am

Céline, Louis-Ferdinand (1894-1961). Faut pas croire, c’est du travail, l’argot. Ca se rapprocherait même de la poésie, quand c’est Céline qui le manipule, lui appuie dessus, pour lui faire sortir ses beautés vénéneuses, ses caniches amoureux, ses coliques et ses fuites. Un vrai Ulysse, ce Bardamu. Une épopée réaliste, oui, oui, qui s’alimente de la langue, la donne comme vraie héroïne. Tout ça donnerait l’impression que ses textes sont vivants, mais ils le sont comme des éclopés, qui braillent et qui fuient clopin-clopant. A nous, lecteurs, de ne pas fuir notre propre reflet.

De fil en aiguilleMarch 12, 2008 8:00 am

Borges, Jorge Luis (1899-1986). A lui seul, une bibliothèque, un Homère. Quelque figure fantastique, telle que le Minotaure. On entre dans son labyrinthe, dont chaque récit est un couloir, et d’étranges inscriptions au mur, celles d’anciens auteurs oubliés, renfermés dans leurs pages, se laissent palper, par nous pauvres aveugles de la réalité. Le fil d’Ariane, se sont ses thèmes de prédilection, comme la figure de l’auteur, le labyrinthe (matériel ou psychique), le temps comme une vague de sable, la bibliothèque, l’enquête. C’est avant tout un lecteur, prodigieux, lucide, qui réécrit dans son creuset d’alchimiste la réalité.

De fil en aiguilleMarch 3, 2008 12:00 pm

Beckett Samuel (1906-1989) "Quelque chose suit son cours", dit Clow dans Fin de partie. "Ca va finir, bientôt". Des dialogues entre sourds et aveugles, qui attendent que ça finisse. Ce qui suit son cours, c’est un soliloque, où les mots se répondent (de nombreux vers blancs se repèrent, surtout il me semble en français) où l’on se renvoit son propre écho, car que ce soit dans le ciel ou chez autrui, il n’y a personne. Ca en devient comique. De même comique est ma tentative de dire ce que Beckett écrit, car il ne fait que dire la parole, la seule compagnie, mordante, mais apaisante de par sa présence même.

AraignéesFebruary 28, 2008 10:57 am

Petit don gracieux, et comme tombé du ciel, d’un autre amateur de Georges Fourest. (voir la page fourre-tout sur ce dernier ici)

Le vieux saint

Non ei species neque decor.
TERTULLIEN.

Dans notre église autrefois
il était un saint de bois :
l’air bonasse et vénérable,
taillé dans un tronc d’érable
à coup de hache, il avait
écouté plus d’un ave
montant vers lui du pavé ;
tout vermoulu, tout cassé,
le bon Dieu le connaissait
bien et toujours l’exauçait.
À vêpres, quand s’allumaient
les cierges qui tremblotaient,
un peu gourmand, il humait
le bon encens qui fumait
dans l’encensoir parfumé.
Sur toutes choses il aimait,
au beau soir du mois de mai
devant l’autel embaumé
Et quand Noël ramenait
les petits berges frisés,
soëf, il amignottait
Jésus, le doux nouveau-né.
Puis dans l’église fermée
où les vitraux s’éteignaient
lentement il s’endormait
priant pour nos trépassés
le bon Dieu qui l’exauçait !
Mais de Paris est venu,
hideux comme un parvenu,
tout neuf et peinturluré,
un saint de plâtre doré,
un affreux saint qu’ils ont mis
dans la niche où tu dormis,
ô vieux saint, mon vieil ami,
et les sans-cœur ont brûlé
en disant : Il est trop laid !
ton pauvre corps d’exilé.
Mais, vieux saint, je te promets
que je ne prierai jamais
l’intrus, mais toujours à toi
s’en iront mes vœux, à toi,
père qui subis deux fois,
saint de chair et saint de bois,
le martyre pour la foi ;
et quand je mourrai, c’est toi
qui portera dans les cieux
mon âme aux pieds du bon Dieu…

Mission de confiance, je l’ose dire !

De fil en aiguilleFebruary 27, 2008 8:06 pm

M’auto-proclamant trop tendre pour la critique qui hâche (et souvent fâche), il n’y aura dans cet abécédaire que quelques lignes sur des auteurs que j’apprécie. Comme la plupart de ce qui se trouve ici, ce sera bref et fragmentaire.

Aragon Louis (1897-1982). En voilà un qui en a construit, des châteaux en Espagne. Le mensonge et son acolyte, l’imaginaire, se trouvent sans cesse sous ses doigts, très habiles en passant à taper le rythme d’une chanson ou d’une phrase. On peut lui faire le même reproche qu’à Hugo, qu’il admirait: l’emphase et l’engagement grandiloquent (en politique, pour le meilleur comme pour le pire), la réécriture sans cesse du moi, à travers vers ou personnages. Car il est, tout à la fois, poète, romancier et dramaturge (y compris et surtout de sa propre vie): dans ses vers une sorte de mise en scène (palpable dans le "Prologue" du recueil Les poètes), dans ses romans une prose qui agit comme miroir (ne serait-ce qu’en étant parfois prose poétique et en s’alimentant des romans d’Elsa), dans ses oeuvres enfin un mélange de formes diverses (je pense notamment à Théâtre/Roman) qui forment le terreau de cette "vraie vie, enfin retrouvée" qu’est la littérature. Le titre de sa fresque, "Le monde réel", se réfère, dans tous les cas, à cette réalité ambigüe, qui est l’essence même d’Aragon, dont la vérité est comme celle d’un personnage de théâtre, avançant masqué, et montrant par là-même plus qu’il ne le ferait dépouillé.

De fil en aiguille 1:18 pm

Le long du tapis rouge, tu te roules, enjambes les poussières, et enfin ouvre la fenêtre De tes yeux J’aperçois ton coeur, ce corps offert

ToilesFebruary 25, 2008 1:30 pm

Les yeux fermés, il ouvre ses doigts vers le noir, les transforme en griffes, en appâts. Il tente d’arracher des morceaux d’obscurité sur le crâne du sommeil. Mais seules de minces pellicules restent entre ses ongles. Ouvrant les yeux, le gris l’envahit de ses dégradés; tout est bloc déformé. Il baisse les paupières, tapote la couverture, sent que son corps réchauffe le lit. Dans celui-ci, il flotte vers la tempête des ombres, les murs scellés par ses cils. Et déjà ses yeux s’ouvrent sur d’autres couleurs, nées du sable et de la nuit.

ToilesFebruary 24, 2008 6:04 pm

Pierre Bonnard, L'omnibus Panthéon-CourcellesClip Clap Clop. Les chevaux sous la pluie. Ton sourire. Les petits-fils d’écuyers sous le bistro, la barbe échevelée, les oreilles sales de trop de jazz. Clic Clac. La photo a ses charmes, pressant mon regard, immobilisant colombes, colonnes, cascades. Clip clap. La fontaine au centre-ville est bondée de pigeons et d’enfants. Elle semble triste, mais ce ne sont que des souvenirs. Les rues pavées ont oublié le pas des chevaux, la pluie a noyé le crottin, de nouvelles fleurs ont germé. Pataclop, ma mémoire est comme un jeune enfant retombant cul mouillé. Le pavé et les hirondelles ont vu le printemps, les scandales, les pluies effaçant tout. Même les larmes. Il n’y a plus que quelques photos pour voir. Le mélange des pluies

De fil en aiguilleFebruary 23, 2008 3:51 pm

C’est étrange parce que, quitte à écrire pour écrire, autant amasser ici les thèmes qui titillent mon oreille, coupant d’une seconde le souffle qui se fait naturellement. Parce que, voilà, parfois l’on lève la tête de la page, de l’oreiller, des pensées, et une belle phrase tombe là, du plafond, danse son petit tango affriolant, et puis s’en va. On se dit qu’on la retiendra, qu’un bout de sa jupe restera entre nos doigts, qu’un ongle au pire a tâté de sa sueur, etc etc. Etc etc, tic et tac, je ne vous fais pas de dessin, les heures avancent comme le souffle, et la bobine du souvenir se débine. Et c’est tout autant difficile de dire ses effilochements que d’écrire que le souvenir n’est plus déjà qu’un souvenir lui-même…

ToilesFebruary 18, 2008 4:28 pm

Claude Monet, Mer à PourvilleUn petit grain de sel que tu lèches. Une fleur de mer. Tu t’en pourlèches, le tourne sur ta langue et tes dents. Parfois tu te rappelles, l’océan sous un parasol, les vendeurs à la criée, sa jupe qui caracolait, les fruits de mer pas frais, le soupir de la rentrée, tu te rappelles que tu te souvenais  que tout passait, comme l’écume sur la mer. Qu’il fallait se méfier des métaphores filées, des étoiles de mer.

A force d’être retourné, le grain s’est dissous. Des cristaux sur les papilles. A vous, les souvenirs. Sur toutes les tables, cristallisés. Sous d’autres cieux, redoublés.

De fil en aiguilleFebruary 17, 2008 5:09 pm

Voilà l’idée. Etre à l’extérieur d’une salle de concert, le vent rapportant la rumeur de l’orchestre. Et parfois les voitures passent, éclaboussent la rue de lumière froide. Les passants, rares, redoublent l’obscurité de leurs manteaux, de leurs regards. La poésie des feuilles tombant sur l’asphalte est fabriquée. Voilà l’idée. Y a pas de billet pour le métro. Impossible de s’enfuir. Alors faut rester là, dans la course des syllabes. A côté le jardin public a éteint ses fontaines et ses oiseaux. Tout ou presque se niche dans la maison ou les branchages. C’est comme une marche du regard et de l’ouïe dans les rues aveugles, qu’on s’entraîne à écrire, en boitant, en mendiant, la réalité…

Musique 4:45 pm

Kenny Garrett

 

Le cri du saxophone est aussi touchant que celui du cochon.

InterlignesFebruary 6, 2008 12:50 pm

"Et les fruits passeront la promesse des fleurs"

Malherbe, Stances pour le roi Henri

… le plus beau vers de la langue française.

InterlignesDecember 30, 2007 4:03 pm

Argumentum ornithologicum

Je ferme les yeux et je vois un vol d’oiseaux. La vision dure une seconde, peut-être moins. Leur nombre était-il ou non défini ? Le problème enveloppe celui de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, le nombre est défini, car Dieu sait combien d’oiseaux j’ai vu. Si Dieu n’existe pas, le nombre n’est pas défini, car personne n’a pu en faire le compte. Dans ce cas j’ai vu un nombre d’oiseaux, disons inférieur à dix et supérier à un, mais je n’ai pas vu neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois ni deux oiseaux. J’en ai vu un nombre compris entre dix et un, qui n’est ni neuf, ni huit, ni sept, ni six, ni cinq, etc. Ce nombre entier est inconcevable; donc, Dieu existe.

La trame

Pour que son horreur soit totale, César, acculé contre le socle d’une statue par les poignards impatients de ses amis, aperçoit parmi les lames et les visages celui de Marcus Junius Brutus, son protégé, peut-être son fils. Alors, il cesse de se défendre et s’exclame: "Toi aussi, mon fils !" Shakespeare et Quevedo recueillent le cri pathétique.
Les répétitions, les variantes, les symétries plaisent au destin. Dix-neuf siècles plus tard, dans le sud de la province de Buenos Aires, un gaucho est attaqué par d’autres gauchos, et, tombant, reconnaît un de ses filleuls. Il lui dit avec un doux reproche et une lente surprise (ces paroles, il faut les entendre, non les lire): "Ca, alors !" Ils le tuent et il ne sait pas qu’il meurt pour qu’une scène se répète.

(traduits par Paul et Sylvia Bénichou)

Mutations

Je vis dans un couloir une flèche qui indiquait une direction et je pensai que cet inoffensif symbole avait été jadis un morceau de fer, un projectile inévitable et mortel, qui entra dans la chair des hommes et des lions, qui éclipsa le soleil aux Thermopyles et qui donna pour toujours à Harold Sigurdarson six pieds de terre anglaise.
Quelques jours plus tard, on me montra la photographie d’un cavalier magyar. Sur le poitrail de sa monture il y avait un lasso enroulé. Je vis que le lasso qui traversait l’espace et qui réduisait à l’impuissance les taureaux de la prairie, n’était plus qu’une insolente parure de harnachement dominical.
Dans le cimetière de l’Ouest, j’ai vu une croix runique, sculptée dans du marbre rouge. Les bras en étaient courbes et s’élargissaient. Un cercle les entourait. Cette croix circonscrite et limitée figurait l’autre, aux bras libres, qui à son tour figure l’instrument de supplice où un dieu souffrit, la "vile machine" que Lucien de Samosate insulta.
Croix, lasso et flèche, vieux ustensiles humains, aujourd’hui abaissés ou promus au rang de symboles. Je ne sais pourquoi ils m’émerveillent quand il n’est pas sur la terre une seule chose que n’efface pas l’oubli ou que n’altère pas la mémoire et quand personne ne sait en quelles images le traduira l’avenir.

(traduit par Roger Caillois)

Jorge Luis Borges, "L’auteur et autres textes"

De fil en aiguilleDecember 27, 2007 11:55 am

M’écrire devient difficile. Je rédige, coupe, écoute, crise. Les yeux contre le réel du fictif. Le rêve se rationalise. Et il y a toujours trop de mots pour le dire.

ToilesNovember 10, 2007 5:34 pm

Alors j’ai trouvé cette façon lapidaire, comme une pierre que l’on jette, pour faire des ricochets. Dans l’oeil saugrenu du soleil.

Belle journée pour qui reste enfermé.

Araignées, InterlignesNovember 2, 2007 10:00 am

"Une raison qui ne lâcherait pas en route le sensible, ne serait-ce pas cela, la poésie ?"

Francis Ponge, in Pièces

ToilesNovember 1, 2007 12:07 pm

"…écouter la tragédie ou l’opéra, mais dans la baignoire de la princesse de Guermantes." 

Marcel Proust, Le côté de Guermantes.

 

La rainure des ongles. Le poids de l’eau. Et ces fines ridules qui courent quand les deux se mélangent. La main est comme absente. Elle se vide, se dévide, tombe en épluchures, n’est plus que paluche.

Grotesque. A en pleurer.

ToilesOctober 31, 2007 6:55 pm

Et puis là-haut le néon, l’âme au fer blanc. La seule feuille de papier qui glissera dans le vent du radiateur. Calorifère.

Je suis lourde de "faire", à toute vapeur. Culot de l’ampoule, calot de la grammaire.

Les lettres comme calories de notre affaire.

Sublimation, l’on a pas le droit de se noyer, homme d’au moins soixante-dix pour cent d’eau composé.

De fil en aiguilleOctober 30, 2007 6:02 pm

L'automne, G. ArcimboldoLe bruit de la machine à laver. Les pages qui craquent. Le tic-tac.

Un bruit de sens. Un bruit de sacs, que l’on entasse, dans les coins de sa mémoire. Gravier de Sisyphe, tapis de feuilles sur le sol, sans un cri.

Vacances, où l’on travaille. Centaine de débroussaillages, feuilles sur images. Je me tapis dans ce voyage.