Ah j’ai du temps du temps à abreuver de mes mots qui dans l’eau font des échos d’huiles et d’oripeaux Qui dans mon dos font des tableaux encadrés de noir - signification, et puis mémoire !
Il y a la réalité de la Volga,
Qui glisse dans l’oeil bleu
De mon rythme amer et verbeux
Ne sachant plus que manipuler
Quelques coups de dés
Sur le tapis du langage
Mots qui s’évadent en éventail
Et la mort devant moi qui
Ricane - Ciel, fou, et roi !
Dans le gris profond de la Volga
S’étalent les volutes de Mandelstam
Présent qui s’arrache dans l’étoile
Gainée de sang et de rage
Présent qui s’amarre dans les rivages
De vos voix embarquées
Sur un frêle esquif de papier
Pape effeuillé
Sur l’échiquier ciel et soir
De ce jeu que dénonce Omar
Où les étoiles brillent un peu
Dans le corps éclaté de la Volga bleue.
Oui, je ne peux qu’appuyer ma barque sur les cordages déjà tressés des sorciers aux mains de lait, tâchées du sang noir Dans le délire de l’écritoire: vous comprendrez ainsi l’image du roi sur sa case, échiquier marbré de soir, cavaliers cavaliers… mots qui cavalent. Cavalièrement, pour reprendre le fil, je m’inspire des rires et des rimes d’autrefois (mais ne sont-ils pas plus vivants ceux qui gisent sous le couvert des vers que nous pauvres rimailleurs de la semaine ?) ou pour mettre le point sur le -i-, des rois de Russie et des mondes idoines, source de lys dans mes papillons noirs. Et puis, la voilà, l’alternance: noir, blanc, réminiscence. Sur ce point, est-il besoin d’y ajouter un blanc de silence ? Ou bien l’écho, frêle et puissant, d’un toussotement, quand la gêne envahit les sens ? Echo des échecs. Double sens initié par la transe; et le poète qui laisse place à ses modèles: filiation en miroir, théâtre éternel qui est toujours une nouvelle fois Par la voix qui le laisse entrer dans le regard Des hommes et des femmes, eux-mêmes toujours, se cherchant en miroir.
*
Dans leur coin solennel, les joueurs
Régissent les lentes pièces. L’échiquier
Les retient jusqu’au sévère confin de l’aube
Où se haïssent deux couleurs.
A l’intérieur irradient des fantastiques rigueurs
De formes: tour homérique, léger
Cavalier, reine armée, roi prostré,
Oblique fou et pions agressifs.
Quand les joueurs s’en seront allés,
Quand le temps les aura consumés
Certainement n’aura pas cessé ce rite.
En Orient s’incendie cette guerre
Où l’amphithéâtre est notre terre
D’aujourd’hui.
Ce jeu-ci est comme l’autre, infini.
II
Ténu roi, fou biaisé, reine
Acharnée, tour directe et pion malin
Sur le noir et le blanc du chemin
Cherchent et livrent combat marin.
Ils ne savent pas que la main admirable
Du joueur gouverne leur destinée,
Ils ne savent pas qu’une rigueur adamantine
Assujétit leur libre arbitre et leur journée.
Mais le joueur est également prisonnier
(La sentence est d’Omar) d’un autre échiquier
De nuits noires et de blanches journées.
Dieu manipule le joueur, et celui-ci, la pièce.
De quel Dieu derrière Dieu commence la trame
De poussière et de temps et de rêve et d’agonies ?
Jorge Luis Borges (texte original)
Comme dit Omar (Khayyam), théâtralité-miroir. Miroir des aveux et des voiles en vent de poupe qui s’étoilent Dans le jardin secret des oiseaux noirs.
(Ceci je précise a été écrit en cours non pas d’histoire - dommage pour la rime - mais de géographie, la clarté ne sera donc peut-être pas au programme, à vous donc d’interpréter comme il vous en-chantera)