La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

ToilesOctober 31, 2006 1:14 pm

The Tempest, William Shakespeare       Un sourire d’enfant, là-haut, sur la toile tendue, gonflée d’étoiles, et le vent qui jette des soupirs… ma voix triste et vide. Je, je suis, lèvre tendue, bouchon de cire, et je n’entends pas. Je n’entends pas les mots du travail, là, au lieu de ça, je façonne une tragédie de carton-pâte, avec les draps pour voiles, la nuit bleue comme tempête, les magiciens dans les moutons de poussière. La dentelle d’écume du texte, tissu né des amours brèves, entre syllabe et phénomène, vient d’être…

- Ca y est, tu es levée ?

Les mots, quotidien décharné, ont coupé la toile du rêve, démembrant la chair du squelette de papier. Des bruits, des pas sur le plancher qui craque, alerte. A l’aide. Les dissertations m’ont fait oublier que les rêves n’étaient pas à disséquer.

Alors pour me rattraper je sème, au gré des paupières, un chant de voile, comme une mince tempête, sous les ébats de la langue éphémère. Piège de toile, pour enserrer le temps d’une étoile, déjà morte mais pourtant là, une sensation de présence ici-bas.

Araignées 1:01 am

      Sa femme a eu plus de succès que lui dans les mémoires collectives, ou du moins, la créature que celle-ci a fait émerger de sa plume; lui ne laisse que son nom gravé "on the grave" à Rome. Et c’est un peu ainsi qu’apparaissent ses vers: ciselés en courbes mouvantes dans la pierre.

 

Sur les lèvres d’un poète je me suis endormi
Rêvant tel un amoureux expert
Au son de son souffle restant en tête ;
Ni dans les recherches ni dans les trouvailles
De mortelles béatitudes ne lui restent,
Mais des nourritures dans les baisers de l’air
Dont les formes hantent les pensées des déserts.
Il regardera de l’aube jusqu’aux ténèbres
Le reflet du lac que le soleil illumine
Les abeilles jaunes dans le lierre fleuri,
On n’y prendra pas garde, et on ne verra pas
Comment les choses existent;
Mais à partir de celles-ci créer il pourra
Créer des formes plus réelles qu’un être vivant,
Embryons d’immortalité !
Une de celles-ci m’a réveillé,
Et j’ai couru pour te porter secours.

*

On a poet’s lips I slept
Dreaming like a love-adept
In the sound his breathing kept;
Nor seeks nor finds he mortal blisses,
But feeds on the aerial kisses
Of shapes that haunt thought’s wildernesses.
He will watch from dawn to gloom
The lake-reflected sun illume
The yellow bees in the ivy-bloom,
Nor heed nor see what things they be;
But from these create he can
Forms more real than living man,
Nurslings of immortality!
One of these awakened me,
And I sped to succour thee.

Percy Bysshe Shelley, in `Prometheus Unbound’ (traduction personnelle)

ToilesOctober 30, 2006 12:59 am

 

Un sujet un sujet vite un sujet avant de perdre haleine avant de perdre vite déjà l’inspiration - aspiration du souffle vers le poumon le rouge vers la chanson, dans le coeur qui bat bat chamade, en charade, dans l’os de sa répétition, tempo en ut, tempo en do, vite vite sujet qu’éclatent les ballerines, chaussons au pied, traçant phrases sybillines, échos d’argent.

 

La beauté à genoux. Des étoiles en rayons dans le cou.

 

Du coup, du coup, les cloches sonnent. Ne demandez pas pourquoi mais, Balalín, balalán; balançoire hispanisante, grenouilles jouant de l’harmonica, dans le noeud du poème gorgé de Garcia Lorca. *

Du coup, du coup, les vers s’entremêlent, danse funèbre des mots et de la terre, du coup du coup les vers se sèment à mon cou, collier de friches et de lumières, tableau brossé à la terre de Sienne, le doigt trempé dans le godet des lunes baillant des sonneries de ronde-brume.

Brume où mon coeur fait, excusez l’enfant parlant par ce sillage, boum-boum, boule et bulle des sujets qui roulent, se glissant comme des brûlures dans le château de papier, que j’ai du mal à protéger, hélas, des vents et contre-vers de ma pensée voguant à l’Ouest, virant à l’Est, suivant les échos des mots qui amènent pour finir, point à la ligne, silences ascètes.

Et puis toujours un peu le chant des sirènes Jusqu’au prochain vocable de papier Eclaté de vent de ciel et;

A vous de trouver le reste

Pour ma part en bon ascète, je me tais Dans la survivance des nuits d’éther Cherchant sujet et assujétion Dans l’harmonie éclatante Du château langage et du poète mendiant.

__________________________________

* Aquella estrella romántica
(para las magnolias,
para las rosas).
Aquella estrella romántica
se ha vuelto loca.
Balalín,
balalán.
(Canta, ranita,
en tu choza
de sombra.)

AraignéesOctober 29, 2006 6:59 pm

     Mon cher et honorable professeur de latin (eh oui, la cavatine est en lettres classiques) outre le fait de nous demander à brûle pourpoint de traduire en latin "Le président des Etats-Unis veut détruire l’Irak", ou de taper sur le bureau en s’exclamant "Putaneus, c’est du datif, datif, daaaatif ! Vous suiveeeez…", nous lit parfois aussi des poèmes plus ou moins érotiques (dont bien sûr Catulle et Martial), ainsi que des petites merveilles qui ont eu tendance à passer aux oubliettes, comme George Fourest et sa Négresse blonde, ouvrage de parodie dont vous avez ci-dessous un extrait, concernant "Titus envoyant sa lettre de rupture à sa gonzesse" (dixit, et c’est le cas de le dire, ledit prof).

Or donc, à la belle youtresse,
Bérénice aux cheveux de nuit,
reine en exil et sa maîtresse,
Titus écrivit ce qui suit :

« — Madame, sans doute votre ire
« va me traiter de galvaudeux
« néanmoins, il faut vous l’écrire !
« madame, c’est fini nous deux !

« Comme chante la Périchole,
« je vous aime de tout mon cœur,
« mais — on vous l’a dit à l’école ? —
« le devoir doit rester vainqueur !

« J’aime votre face poupine,
« votre fessier au double mont,
« vos… hélas ! vous êtes youpine
« et j’ai peur de monsieur Drumont ;

« vos yeux brillent comme une paire
« d’escarboucles sous vos sourcils,
« mais enfin monsieur votre père
« n’en était pas moins circoncis !

« Les doctrines antisémites
« on fait dans le peuple romain
« (Dieu tout puissant vous le permîtes !)
« un épouvantable chemin !

« Parbleu ! c’est de l’intolérance !
« Je sais qu’au faubourg Saint-Germain,
« un jour les plus grands noms de France
« des Juifs rechercheront l’hymen :

« on pourra voir une Turenne
« épouser Meyer : mais aussi,
« notez bien cela, grande reine,
« ce sera dans mille an d’ici.

« Quant à moi, devancer la mode
« me paraît d’assez mauvais goût ;
« mon peuple n’est pas très commode,
« fichtre ! il s’en faut du tout au tout !

« Si je concevais le caprice
« à mon sénat peu folichon
« d’exhiber une impératrice
« qui ne mangeât pas de cochon,

« ouais ! cette populace vile
« me dégommerait sans façon,
« et puis moi, sans liste civile,
« je resterai joli garçon !

« Tenez, il me vient une idée :
« (il en vient même aux potentats !)
« ne croyez-vous pas qu’en Judée
« vous seriez mieux qu’en mes Etats !

« Petite absence temporaire !
« D’ailleurs, c’est si beau l’Orient !
« Lisez plutôt l’Itinéraire
« par monsieur de Chateaubriand !…

« Allons, partez et pas de bile !
« Installez-vous bien à Sion,
« achetez une automobile,
« prenez de la distraction !

« Jouez au golf, au polo, faites
« de l’escrime et la charité,
« pour les pauvres donnez des fêtes :
« l’aumône est un sport bien porté !

« Amusez-vous, ma Bérénice,
« patinez, montez à cheval,
« pourquoi n’iriez-vous pas à Nice
« passer le temps du carnaval ?

« Suivez de la philosophie
« les préceptes réconfortants ;
« vous avez ma photographie :
« regardez-là de temps en temps !

« Dans mon cœur reste votre image !…
« Sous ce pli votre passeport
« auquel je joins un humble hommage,
« franco d’emballage et de port ! »

Alors pour simuler les larmes,
il répand quelques gouttes d’eau
sur le vélin, scelle à ses armes,
affranchit,… et court au bordeau

ribauder pour une pistole !
Quand la pauvre fille eut reçu
La très malplaisante épistole
où tant d’espoir était déçu,

elle fit la dyablesse à quatre,
gueula : « Partir, jamais ! jamais ! »,
tempêta, jura, voulu battre
le facteur qui n’en pouvait mais,

cassa douze plats dans sa rage ;
nomma Titus voyou, lascar,
mufle, et puis ma foi ! prit courage
et l’express ! Un beau sleeping-car

la conduisit en Palestine
Suétone, avec un grand succès
mit l’histoire en prose latine
et Jean Racine en vers français !

George FOUREST, La négresse blonde

 

Malheureusement, cet auteur est assez peu présent sur le Net, je n’ai pû trouver que cette page-ci qui proposait quelques-uns de ses textes: http://www.florilege.free.fr/florilege/fourest/index.htm
(si jamais vous en avez d’autres, je suis preneuse !)

Je ne résiste également pas à vous faire partager le très ingénieux "Le mot et la chose" (A Rome, la morale était soutenue par la distinction entre le verbum et la res, la parole et l’acte) de l’Abbé de l’Atttaignant, disponible ici

Quand aux poèmes de Catulle, vous pourrez en trouver sur le blog de Lionel-Edouard Martin, situé dans mes liens.

Et c’est la citation qui s’appropriera le mot de la fin: "Le latin,  c’est intra-utérin". (Mr. F.)  

De fil en aiguilleOctober 28, 2006 5:41 pm

La fenêtre de la chambre n’avait pas été ouverte depuis deux mois. Flux de lumière, et la forêt des feuilles qui s’invitent, entre le ciel du soleil et l’ocre de la terre, sur les rideaux aux couleur d’automne. Mon enfance est passée comme on file un bas, comme, se file la toile d’araignée, pour arriver au final à être arrosée de quelques grains de rosée: elle n’en devient que plus belle, dans cette maturité. Le bureau, calme, chatoyant, que je charge de mon manuel grec. Depuis une heure, il attend mon bon vouloir pour plonger dans l’esprit des Hellènes. Mais j’écris, et me rend compte que les mots échappent à ma description initiale. La chambre est certes belle, dans ses linteaux et son parquet de bois. Mais pas de quoi en faire tout un sujet dit "littéraire". Quoique… la fissure a déjà eu le premier rôle sur la scène du plafond tissée par l’araignée Robe-Grillet. Robes grillées de ces nuances fauves, tâches de soleil, et puis, larmes d’eau. Robes de l’enfance, à même la peau. J’ai, goût amer mais plaisant, changé. Deux mois de prépa: enchantée. Enchantée également de glisser la main, presque sensuellement, sur les poussières des étals bouquinistes, et avec excitation, ouvrir le titre, qui bien sûr n’est marqué dans aucune des listes officielles… Ce qui m’a valu certains regards ronds me transformant en extra-terrestre, comment donc, tu lis des livres qui ne sont pas dans le programme de colle ? Ah ben oui très chère, dit l’accusée presque en tort, je ne pourrais pas m’en passer… Grognement dubitatif en guise de conclusion. Certains dans ma classe eh oui n’aiment pas lire, comptant sur les citations en transfusion pour pouvoir s’en sortir. Après tout, peut-être ont-ils raison… je n’ai toujours été, à ma façon, qu’une rebelle en ce qui concerne les obligations. Mais étant donné que la prépa deals with all my passions, c’est sourire aux lèvres, et l’air de me donner le bon Zeus sans ablutions, que je cours vers mon manuel, et arrête cette parenthèse située à mi-saison entre égoïsme et déclamation.  

De fil en aiguilleOctober 26, 2006 3:23 pm

Rentrée. Lit vaste, étagères dévastées, le coeur vacillant dans le vent d’autan. Un peu moins de deux mois se sont écoulés depuis l’autre rentrée; calculs à perte de vue: une cinquantaine de livres achetés, une cinquantaine de personnes embarquées au départ sur le fleuve prépa, une cinquantaine de fous rires se cristallisant à la fenêtre, là-bas, près du parvis rose, à la survivance d’une bonne blague de cul…ture (préservons l’étiquette) lancée au travers des esprits fatigués et cernés. Je ne saurais vraiment faire de bilan. Juste une envie d’écrire sans vraiment être écoutée, un souffle qui s’étend pâle sur les draps rouges, expirant pour renaître, comme font les jours de la semaine, comme ces pâles nuages de l’aube, comme des foires de comparaison, dans les strates d’un discours professoral.

L’agenda a des bras de pieuvre, un grelot à chaque tentacule: vacances ? Le son en est bien doux, mais la réalité est autre. Auparavant grelottante et baillante sous les froidures enseignantes, j’ai trouvé mon feu de joie rendant certes parfois le visage pâle, prépa prépa… Echo de préparation dans le labyrinthe d’images qui constituent notre esprit, et puis au-delà l’illusion d’une vie. Pomme du savoir, tes illusions me grisent comme du cidre, me rendant à la fois plus réaliste.