Je voudrais décrire l’oubli hors du langage, comme une place vers le soir, quand il ne fait déjà plus jour et pas tout à fait nuit, et que les clignotants, verts et rouges, ont l’air de chats qui s’éveillent à l’ombre. Dans le plus grand désordre. Si bien qu’on ne sait comment en sortir, déjà se sont effacés les panneaux du sens unique, s’il y avait foule on en suivrait les voitures, mais si tu demeures seul au milieu de ces clins d’yeux ronds… Où mène cette pensée, où débouche cette avenue ? Tu es seul. Les mots te manquent. Des mots pourtant de toi connus, ressassés, archifamiliers, des mots dont toute l’existence tu as fait sans réfléchir usage, qui venaient naturellement sans qu’on les cherche, ou qu’on hésite, machinaux, tout engrenés à ce qui précède, à ce qui suit. L’oubli comme un gant tombé, tu marches dessus sans le voir. L’oubli comme une lèvre bleuie. Un froid soudain dans la conscience d’être. Un égarement de l’oeil intérieur. Une paralysie de la pensée, que sais-je ? Je voudrais décrire l’oubli, n’importe comment, mais l’oubli. Il n’y a rien dans ce moment autant dont j’aie la peur, que de l’oubli. Ne plus savoir son chemin. Ne plus savoir où l’on allait. Ne plus savoir qui l’on voulait voir. Ne plus savoir son nom, son propre nom, qui l’on était, qui l’on est. Une machine à vide tournant. Des pas pour rien. Le sentiment éveillé du rêve. Et maintenant lire l’heure à l’horloge. Ou elle marche, ou elle est arrêtée. Où suis-je et quand suis-je. L’oubli. D’où me vient-il, l’oubli, d’autrui ou de moi-même, d’où me vient-il, ou ne suis-je pas la source de l’oubli ? Rien ne m’est plus ce qu’il fut pour moi. Je regarde ma rue et je ne sais plus dans quelle ville je suis, je regarde ma main comme une étrangère, dans une chambre d’où personne ne songe à me chasser, je dévêts un corps inconnu, un corps d’homme vieilli, marqué, de toutes parts alourdi, qui obéit à ma pensée, et je me tais pour voir s’il va parler à ma place. Ô langue dans la bouche soudain comme un poisson qui s’étonne des parois. Je voudrais décrire l’oubli par tous les mots oubliés. Par les alvéoles qu’ont laissées les mots disparus dans ma bouche. Par l’ombre absente des objets absents. Cette porte qu’on ne peut ni fermer ni ouvrir. Cette fenêtre feinte à la vie ou à la mort suivant ma disposition d’esprit. L’irréparable blessure du temps, la discontinuité de l’âme, ce trou dans la poche, l’oubli.
Louis Aragon, Blanche ou l’oubli, Première Partie - Chapitre VIII, Le S.S.