Où meurent et naissent les mots
Vieil homme, quel tourbillon t’abat, quelle violence du temps sur toi soudain, qui te prend au cou des idées comme un étrangleur, un jeune étrangleur de passage, entre deux trains ? L’heure de la violence carillonne où meurent et naissent les mots. A ce lieu de l’être où le signe et la chose dansent l’un devant l’autre comme sauterelles parlant avec leurs pattes et déjà se modèlent entre l’âme et la lèvre le sens et le son… vieil homme au bout de toi-même traînant l’épave de ta vie après toi… où l’homme est abandonné… je ne sais plus comment, quels mots muets s’enchaînent, quel cri donc, le dernier peut-être, encore à ta bouche monte, que dis-tu, qu’appelles-tu par son nom de fumée, quelle fuite, quel fantôme femme, quel faim fauve, par son nom d’effroi, quelle phrase de feu forme au fond de ta folie… la seule force de… quelle phrase autrefois entendue et qui te revient comme une traîne de robe par l’automne des feuilles… une phrase d’effroi comme une main portée à ton front, une phrase aux confins de vivre, dans un livre ouvert par hasard, à la frontière d’un pays défunt:
Si elle est tombée dans le désert, si elle a dû marcher interminablement dans le paysage lunaire du désert…. d’or et d’argent… avec ces ombres que donne à la pleine lune une face humaine, lorsqu’on la regarde de terre…
Oh, parole qui tourne en moi, parole de qui d’autre, et voilà, quelques mots passés, démembrés d’eux-mêmes, sans liens que ce paysage épars, l’image d’où je vais, le lieu final… cette étendue inhumaine où l’homme est abandonné à la seule force de son âme…
est-ce ici, cette chambre où je n’entends plus que le battre assourdi de l’aile des chimères ? Trèfle et carreau, trèfle et carreau… dans un champ de trèfles, sous le ciel des étoiles à trois branches, abandonné comme un trèfle au coeur du champ de chimères, abandonné, comment disiez-vous tantôt ?
il faut reprendre de plus haut, cette étendue inhumaine où l’homme est aband… ah, voilà, abandonné à la seule force de son âme…
Louis Aragon, Blanche ou l’oubli, Troisième Partie, chapitre 1, Un perpétuel mourir