La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

Araignées, ToilesFebruary 22, 2007 4:06 pm

Oubli ? Oubli. De ces nuits où la lune s’accroche au luth de mes lèvres, où herbes folles parcourent la grève sèche, molle, percée de quelques rayons, sur la terre ferme. Mais… ? Pas de terme ferme pour expliciter la parole. L’oubli d’une musique triste, s’allongeant en alexandrine… Larmes qui s’infusent dans un thé aux agrumes. La lune. Fume ? Fumée des fantômes jouant aux dés, éclairés par les lucioles, et les étoiles, là, paupières déjà mortes. Oubli sortant du réel, déformant à souhait, comme une nuée brève, les mots qui ne sont pas sortis de mes lèvres. Rêve. La nuit passant comme une longue insomnie… Rature, rature. Que voulait-on dire ? Un peu de poussière, là, sur les lignes, et l’aube à la fenêtre, déjà, qui s’étourdit…

* * *

Ces longues nuits d’hiver, où la Lune ocieuse
Tourne si lentement son char tout à l’entour,
Où le Coq si tardif nous annonce le jour,
Où la nuit est année à l’âme soucieuse :

Je fusse mort d’ennui sans ta forme douteuse,
Qui vient, ô doux remède, alléger mon amour,
Et faisant, toute nue, entre mes mains séjour,
Refraîchit ma chaleur, bien qu’elle soit menteuse.

Vraie, tu es farouche et fière en cruauté :
On jouit de ta feinte en toute privauté.
Près d’elle je m’endors, près d’elle je repose:

Rien ne m’est refusé. Le bon sommeil ainsi
Abuse par le faux mon amoureux souci.
S’abuser en amour n’est pas mauvaise chose.

Ronsard, Second Livre des Sonnets pour Hélène, sonnet 41

Hors-catégorieFebruary 21, 2007 7:01 pm

Les retardataires arrivent au compte-gouttes. Les premiers arrivés se jettent sur les places du fond, tirent les tables pour choisir leur voisin, affiner leur emplacement, si possible “loin du prof”. Celui-ci entre à son tour. “M’sieur d’Humières” a 36 ans, les cheveux en pagaille, une tête ténébreuse à la Chateaubriand, un gros pull débordant sur son jean noir, le corps entier prêt à affronter le marathon qui va suivre.



Il est 11 h 30, jeudi, en grande banlieue parisienne. Au lycée Jean-Vilar, à Meaux (Seine-et-Marne), le cours de grec ancien commence. Choisi en option par 50 (sur 350) élèves de seconde de ce lycée qui accueille les plus défavorisés du département. Un cours de grec ancien, dans un établissement pourtant classé “APV” (où les enseignants reçoivent une “affectation prioritaire à valoriser”), avec seulement 65 % de taux de réussite au bac en 2006. Et le même “prof” leur enseigne aussi Shakespeare. Le principe est le même : viser haut.

Augustin d’Humières reste debout, tournoyant la tête, pointant le bras de part et d’autre, tel un agent de la circulation. “Abdullah, tu t’assieds ici ! Sébastien, tu sors tes affaires et tu enlèves ta veste ! Abel, Jamel ! Ça va mal se passer, bonhomme ! Tant pis pour toi, tu viens t’asseoir à mon bureau. Quoi, Coralie, qu’est-ce qui t’arrive encore ?” “M’sieur, vous avez un stylo à me prêter ?”, demande Coralie. Saïd échange à voix haute en arabe avec son voisin. “Saïd, tu te tais et tu sors tes affaires !” Le voisin : “Mais il parlait pas, m’sieur !” Saïd : “Pff, je peux pas travailler dans des conditions pareilles !” Le professeur soupire. “Ça va pas le faire…”

Et pourtant, bizarrement, “ça le fait”. Dans le brouhaha, les réponses fusent, étonnantes. Etymologie de “archevêque” ? “Archè, deux sens : vieux et pouvoir !” Des dérivés ? “Architecte, hiérarchie, monarchie !” Le sens du mot lithographie ? “De lithos, la pierre, et graphein, écrire : graver sur la pierre !” Dérivés de graphein ? “Biographie ! Géographie !”

Pas mal. Au royaume des SMS, il est réconfortant de voir sur les copies les mots les plus compliqués, tels “polythéisme”, écrits avec le “th” et le “y” là où il faut. On passe à la mythologie. Comment est née Athena ? demande le professeur. “Dans des conditions atroces, M’sieur !” Hurlements de rire. “Elle est sortie de la tête à Zeus, en armure !”, lance un autre qui, caché derrière les pitreries, montre qu’il n’a rien oublié de l’histoire de la déesse.

Ces élèves de seconde ont choisi le grec et, pour la plupart, ils “kiffent”. Un miracle ? Plutôt une volonté. Celle de ce jeune professeur hors normes, Augustin d’Humières. Un agrégé de lettres classiques qui a décidé de croire que la banlieue n’est pas une fatalité. Que les élèves en difficulté doivent voir les choses en grand. Ils apprendront la langue d’Homère et si, accessoirement, ils se laissent tenter par ses cours de théâtre, ils ne seront pas déçus : leurs premières armes se feront dans l’anglais du XVIe siècle.

La méthode ? Un prosélytisme acharné. En 2003, le jeune professeur a créé l’association Mêtis qui compte une centaine de ses anciens élèves. Ceux-ci font du soutien scolaire, participent à des forums d’orientation pour les terminales du lycée… et tentent de convaincre les plus jeunes de se mettre aux langues anciennes.

C’est devenu un rituel. Chaque année, Augustin et ses meilleurs anciens élèves de latin-grec se rendent dans les cinq collèges du secteur, en zone rurale ou en cité. Le but : convaincre les élèves de troisième de s’inscrire en grec. Non par de beaux discours, et sans faire intervenir les parents, mais avec des arguments concrets : les langues mortes, c’est utile et cela vous aidera.

Ce sont les anciens élèves de Jean-Vilar qui leur parlent. Comme Lauren Sigler, Dounya Salhi, Madly Bodin ou Mouna El Mokhtari, parties pour galérer et devenues respectivement avocate, étudiante en médecine, à l’Essec et en master de sciences de l’information. Comme aussi Julien Martin, aujourd’hui professeur de lettres classiques au collège de Trilport, près de Meaux. Ou comme Nam-Tran Nguyen Cuu, de parents réfugiés politiques vietnamiens, interne de l’hôpital Georges-Pompidou.

Ils leur disent : “Nous sommes comme vous, et grâce aux langues anciennes, nous avons réussi à nous en sortir et vivre mieux que nos parents.” Lauren : “En commençant le droit, j’avais compris grâce au grec les principes de la démocratie athénienne.” Dounya : “En médecine, le grec m’a permis de mémoriser les mots compliqués.” Madly : “En prépa, j’étais la seule à connaître la date de la mort de Socrate, grâce au grec. Tous les Parisiens étaient épatés, j’avais gagné !” Mouna : “Le latin et le grec m’ont apporté le goût de la culture, et donc de la conversation. Quand vous débarquez à Paris, c’est un plus énorme.”

Augustin d’Humières, de son côté, ruse pour les prendre par les sentiments. Quand Zidane a créé une association contre la leucodystrophie, il a analysé le mot par le grec (”blanc” + “mauvais” + “nourrir” = mauvaise alimentation du sang en globules blancs). Succès assuré. Autre argument auquel sont sensibles les nombreux élèves d’origine maghrébine : le modèle que fut le monde gréco-romain pour les sociétés occidentales. “En latin et en grec, note le professeur, nous évoluons dans un monde méditerranéen, entre Alexandrie et Athènes, Rome et Carthage. Il ne déplaît pas aux élèves de constater qu’au-dessus, c’étaient des analphabètes, des barbares…”

Quand il est arrivé au lycée Jean-Vilar, en 1995, les cours de grec comptaient six élèves en seconde. D’année en année, les classes périclitaient et menaçaient de fermer. Les interventions dans les collèges ont amené de nouveaux publics. “Un résultat exceptionnel pour la population que nous accueillons”, se félicite la proviseure, Marie-Claude Couraut-Thémans.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3230,36-867847,0.html

Hors-catégorie 7:01 pm

Ils sont donc 50 à s’être laissé convaincre cette année (une dizaine garderont l’option en terminale). Majoritairement des filles. Et souvent pour des raisons très mercantiles : "On n’a rien à perdre, ça ne peut rapporter que des points positifs au bac", reconnaît Saïd. Ou parce qu’ils se sont laissé prendre au jeu. Inès : "Au début, je le trouvais plutôt chelou, le prof, à s’agiter tout le temps. Mais j’aime bien la mythologie. Et aussi l’étymologie, ça m’aide pour l’orthographe et la grammaire. Je deviens meilleure."

L’apprentissage du grec fait-il de bons élèves, ou les bons élèves sont-ils attirés par le grec ? Impossible à dire. Une chose est sûre : depuis dix ans, au lycée Jean-Vilar, les effectifs de grec et de latin représentent moins de 10 % des élèves de terminale et plus de la moitié des mentions bien et très bien. La déperdition du latin sera d’ailleurs le prochain moulin d’Augustin Don Quichotte.

L’association Mêtis, c’est aussi du théâtre. De préférence celui de Shakespeare. Ancien élève de l’école dramatique de la Ville de Paris, Augustin a réussi à débaucher bénévolement d’anciens condisciples. Deux ou trois fois par semaine, voire plus, Samantha Markowic et David Nunes, comédiens professionnels, prennent le train de Paris à Meaux et font cours aux jeunes élèves, avec une obstination rigoureuse.

Il en faut. Quelques-uns sont incroyablement doués, mais la troupe semble impossible à maîtriser. Les garçons arrivent en retard, les filles se jalousent. Cette année, la pièce choisie est Roméo et Juliette. "Toutes les filles veulent faire Juliette ou la nourrice, soupire Augustin. Il y aura un mauvais moment à passer."

Lors des premières répétitions, personne ne peut croire à un résultat. Personne, sauf Augustin d’Humières et ses amis comédiens. Ils font faire aux élèves "du crayon" - le crayon entre les dents, pour leur apprendre à articuler. Ils négocient au pied des tours pour les convaincre de venir répéter plutôt que de faire du shopping ou de jouer à la PlayStation. Certaines répétitions ont lieu des week-ends entiers, qu’il pleuve ou qu’il vente, sur le parking du lycée. A l’approche du jour J, aucun ne manque au rendez-vous.

Les jeunes élèves de Mêtis ont déjà joué Le Songe d’une nuit d’été et La Nuit des rois, sans modestie. Viser haut ne leur déplaît pas : "C’est bien de ne pas parler comme on parle tous les jours", dit Esra, une fille timide que le théâtre a métamorphosée. Augustin, qui fait rarement les choses à moitié, avait débauché pour les répétitions des maîtres de chant, des maîtres d’armes, des costumiers professionnels.

Le premier spectacle a eu lieu en juin 2003, devant 450 personnes, au théâtre municipal de Meaux. Professeurs, élèves, parents, proviseurs, tous étaient sidérés. "On ne reconnaissait pas nos élèves, raconte Angélique Guillerot, professeur de français. C’était magique de voir les plus en difficulté, blancs, beurs, blacks, se mettre à vivre littéralement un texte de Shakespeare qu’ils n’auraient pas su lire. Ensuite, leur attitude en classe a beaucoup changé. Le grec éveille leur curiosité pour les mots, le théâtre leur donne l’enthousiasme."

Les enseignants se sont posé des questions : pourquoi les élèves piétinent-ils à l’école alors qu’ils connaissent une telle métamorphose dans un contexte extra-scolaire ? Deux membres de Mêtis ont intégré le Conservatoire national d’art dramatique.

Un autre spectacle se jouait à l’entrée du théâtre. Un cortège ému et pomponné, celui des familles des élèves comédiens. Ces femmes en boubou ou coiffées d’un foulard, avec leurs maris et leurs enfants, pénétrant timidement dans le hall du théâtre pour la première fois de leur vie. Oui, c’est possible : Shakespeare et Homère peuvent changer les choses.

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3230,36-867847@45-1,0.html

Le Monde, 15 février 2007.

De fil en aiguille, AraignéesFebruary 20, 2007 7:54 pm

Lever de soleil, TunisieAlors voilà, l’on lit quelques poèmes de Louis, l’on écoute quelques notes de Nick (dans sa Cave, cela va de soi), et tout va mieux, tout empire. Question qui bruisse: quel empire de l’art sur nos vies…

Les oiseaux aux ailes fragiles n’osent répondre, tandis que la nuit lentement tombe. Couleurs de safran et d’orange rongant les ongles de la nuit.

Une image de poubelle incendie (the mercy seat is burning, and I think my head is burning*), monde où nous sommes peut-être tous coupables… où je me crois parfois coupable d’écrire des fables; tout ça n’est pas clair, je le sais. Les images se succèdent dans le rythme surrané des anciens poètes à qui je dois quelques dettes. L’art**,  ce paradoxe né, est utile dans sa non-utilité. Questionnement et paradoxe, malgré le ton de certitude avec lequel on nous sert tout cela, cet empire, à nos pieds… chiffonné. Mais n’est-ce pas aussi la beauté d’une paupière plissée ?

L’univers microcosmé…

Car tout débuta par la Création. Peu importe que je le dise par allusion, d’autres l’ont déjà dit et le diront.

* And in a way I’m yearning to be done with all this measuring of truth… an eye for an eye, a tooth for a tooth, and anyway I told the truth, and I’m not afraid to die. Nick Cave and the Bad Seeds, The Mercy Seat.

** "J’hésite entre le pôle clair et le pôle obscur de l’art", Aragon

_____________________

J’ai chanté tant qu’à me taire
Les oiseaux me soient venus
Sur l’épaule y croyant faire
Voyage dans l’inconnu

J’ai chanté des mots sans robe
Sur un air mal inventé
Ayant mis mon âme folle
Et tous les yeux de l’été

C’était quelque part au monde
Avant l’heure où naît le vent
Les miroirs au creux de l’ombre
N’avaient rien à dire aux gens

C’est toujours un terrain vague
Où s’égarent les secrets
Je ne portais pas mes bagues
Et quelqu’un d’autre pleurait

Nul ici ne s’intéresse
A savoir d’où vous veniez
Les choses n’ont pour adresse
Qu’où les met le chiffonnier

Louis Aragon, XI, Poèmes des années soixante, Les Adieux.

Araignées, Toiles 6:00 pm

Malgré le fait que les deux mots titrés ici riment, aucun éclat de diamant ne bouscule mes portes closes. Anagramme de cavatine: encavait. C’est bien cela, les yeux caves, je cuve mes étoiles d’araignée, récuse mes sentiments attardés vers quelques paupières moites, accuse ce moi qui ne fait rien, qui s’use dans… l’inutilité.

Inutilité d’écrire, même, peut-être… pas moyen de construire une corde sensible sonnant juste avec mes quelques brins d’émotive. Et l’on coupe net, comme Atropos. Râle râle… râlerie. Mais pour éviter de faire sombrer ce message dans le pathos, tenez, voici (même sans lecteur visible, le je continue à se projeter dans un autrui hypothétique, que voulez-vous, c’est automatique, ce jeu-ci):

_________________________

La poésie au rythme des balances
Se déhanche sur des ombres de diamants
Par la Nature écorchés lisses
Au rythme du vent et de la pluie

La poésie – enfin qui s’en soucie –
A mon âme entre ses doigts fragiles
Et le rire dément et triste
Des lumières dans le bleu de la nuit

Et puis va balance ma grande
Des épitaphes aux pauvres épouvantails
Balance te dis-je des croix et des fracas
En mandragores et en palabres

A cueillir entre les lèvres de qui possède
Le rythme des balances et des diamants
Et puis au détour de la rue à l’oeil clos
La paupière dénudée et le fard tranquille

La poésie prend mon bras et trottine
Vers les couteaux et les danses de l’insomnie
Vers que dis-je des ombres de diamants
Et des rêves d’outre-tombe et d’insolence

Ou comment défier la nuit
Et ses pointes adamantines
Où des rêves des rêves expliquent la vie
Par un point - une ligne – un écho qui ravine

Mais déjà l’ombre fait place au soupir
Et l’on range les instruments
D’alcool poétique L’on se démaquille
La paupière dénudée et le fard tranquille

Un peu de vin restant sur l’épaule
Un peu de rien un peu de vie
Dans la paume des vers écrits
Et des fracas d’étoiles rendant ivre.

(poème sorti des tiroirs poussiéreux de l’an dernier… et à mes yeux, certes, trop poussif… passons aux Adieux :)

Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l’eau

Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu’il voit
Ce qu’il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix

Ses secrets partout qu’il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé

Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l’ai quitté
Et les teintes d’aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d’une nuit d’été

Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s’étonne
Celui qui ne sait plus prier

Mais l’oeil demeure au tard d’hiver
Le transfigurateur du temps
Aux arbres nus rend le jour vert
Et verse aux autres dans son verre
Le vin nouveau d’avoir vingt ans

Louis Aragon, Chagal VI, Les Adieux.

 

InterlignesFebruary 16, 2007 7:37 pm

Manuscrit de Beckett

Vivre et inventer. J’ai essayé. J’ai dû essayer. Inventer. Ce n’est pas le mot. Vivre non plus. Ca ne fait rien. J’ai essayé. Pendant qu’en moi allait et venait le grand fauve du sérieux, rageant, rugissant, me lacérant. J’ai fait ça. Tout seul aussi, bien caché, j’ai fait le fat, pendant des heures, immobile, souvent debout, dans une attitude d’ensorcelé, en gémissant. C’est ça, gémis. Je n’ai pas su jouer. […]

C’est que j’étais déjà en proie au sérieux. Ca a été ma grande maladie. Je suis né grave comme d’autres syphilitiques. Et c’est gravement que j’ai essayé de ne plus l’être, de vivre, d’inventer, je me comprends. Mais à chaque nouvelle tentative je perdais la tête, me précipitais comme vers le salut dans mes ténèbres, me jetais aux genoux de celui qui ne peut ni vivre ni supporter ce spectacle chez les autres. Vivre. J’en parle sans savoir ce que ça veut dire. Je m’y suis essayé sans savoir à quoi je m’essayais. J’ai peut-être vécu après tout, sans le savoir. Je me demande pourquoi je parle de tout ça. Ah oui, c’est pour me désennuyer. Vivre et faire vivre. Plus la peine de faire le procès aux mots. Ils ne sont pas plus creux que ce qu’ils charrient. Après l’échec, la consolation, le repos, je recommençais, à vouloir vivre, être autrui, en moi, en autrui. Que tout ça est faux. Je n’ai jamais rencontré de semblable. Je pare maintenant au plus pressé. Je recommençais. […]

Me montrer maintenant, à la veille de disparaître, en même temps que l’étranger, grâce à la même grâce, voilà qui ne serait pas dépourvu de piquant. Puis vivre, le temps de sentir, derrière mes yeux fermés, se fermer d’autres yeux. Quelle fin.

 

Samuel Beckett, Malone meurt.

Toiles 6:18 pm

     Syncope: 1. perte de connaissance brutale (mots qui dans leur ronde vous emportent) spontanément réversible, liée à une diminution brusque du débit sanguin. 2. en musique, déplacement de l’accent attendu par l’auditeur, pouvant être considérée comme un élément rythmique en conflit avec la mesure. (synonyme: hybris/ύβρις, ou la volonté de désirer plus que ce que le destin nous a donné, dépassement de la limite… et un(e) accro(c) au coeur sensible).

Chanté

Les tuyaux qui s’égouttent
La pluie qui s’émousse
Et l’automne qui s’évapore
Quand la nuit s’unit avec l’aurore

Les langues qui se floutent
La foi qui s’émousse
Un hiver aphone
Quand le jour se plisse
 - D’anaphores

Une lèvre se goûte
Ma main qui s’émousse
Et trille - jeux de Flore
Dans le printemps qui bruisse
 - D’oeil d’or

Dort, dort, somptueux été
Riche de fruits aux langues
Enfiévrées des blés
Songeant à une nuit d’éthé…

Ré mi fa sol
La ronde comme sémaphore
Sur les livres et sur les lèvres
Chant nocturne, pluie de sève

Qui tremble comme au fond d’un verre
Rincé d’étoiles d’or
Cette main ma main qui s’étonne
Quand l’automne s’évapore

Avec le rêve - Ne reste que la feuille
A l’orée verte du coeur
Battant en syncope do

Ré mi fa sol
L’automne qui s’évapore
Quand la nuit s’en va avec l’aurore.

10/02/2007

Musique 4:31 pm

Ou la beauté du rouge et du noir, religion de la danse, sens… sensualité des corps cabrés. Et ci-dessous, croquignoles tanguées.

Hors-catégorie 1:52 pm
  • Aragon Louis 
  • Balzac (de) Honoré; Beaumarchais; Barthes Roland; Beckett Samuel
  • Céline Louis-Ferdinand; Cocteau Jean; Carco Francis; Camus Albert
  • Drieu la Rochelle Pierre
  • E
  • Flaubert Gustave
  • Gide André; Gautier Théophile; Genet Jean; Gary Romain
  • Hugo Victor
  • Ionesco Eugène
  • Jacob François
  • K
  • Laclos (de) Choderlos, Louÿs Pierre
  • Montaigne (de) Michel; Molière; Mérimée; Makine Andreï; Mandiargues (de) André Pieyre
  • Nerval (de) Gérard; Nodier Charles
  • O
  • Proust Marcel; Ponge Francis
  • Queffélec Yann peut-être…
  • Racine Jean; Roy Claude;
  • Stendhal; Sa Shan
  • Tournier Michel; Triolet Elsa
  • U
  • Vivant-Denon Vernant Jean-Pierre; Vidal-Naquet Pierre
  • W
  • Yourcenar Marguerite
  • Z

Sélection française. En gras et souligné, les ultimes préférés.

De fil en aiguilleFebruary 15, 2007 10:36 pm

Des fois, l’on aimerait bien écrire. Décrire. Mais cela se fait comme l’on joue aux dés: l’on choisit, l’on dépèce, les toiles les parfums, que l’on sait éphémères; quelques couleurs dans la mémoire: du vert, du bleu ô bleu ciel, se noyant dans du coton, des crayons autour de la paupière, que l’on voudrait plus performants. Pour décrire. Ecrire. Cela suffit. Il n’y a que stagnation par ici.

L’on voulait au départ écrire en s’ancrant dans le réel, journée passée sous le ciel des forêts, mais tout cela n’aboutissait au final qu’à un triste "cela ne vaut rien" en guise de verdict. En un mot, ce que je voulais (même si la volonté pure, quoi-est-ce, coassent les grenouilles de ma tête) dire, décrire, c’était… décrier la mainmise qu’a effectuée l’homme sur toute chose, et ce malgré le terme de "progrès" qu’on instille à tout propos. Je n’entrerai pas dans de vastes considérations philosophiques (ma colle de philo sur le progrès moral y pourvoira, soupir), n’étant pas compétente là-dessus (et n’en ayant, il faut bien le dire, pas trop l’envie); simplement, oui, idées mélancoliques.

*

Soupir, soupir… je voulais écrire, décrire, mais les dés se sont jetés dans d’autres mélopées, tout contris qu’ils étaient. J’essaie d’écrire ici au hasard des lignes (al-zhar en arabe, signifiant jeu de dés… par un beau coup du sort), sans vraie finalité, sur le tapis vert de la vie. Roulette qui passe… utilisation de références peu traduisibles dans d’autres langues, et dans quelques ans.

Pourquoi, pourquoi. Et l’on revient avec ce questionnement à la métaphysique.  A ce… les lignes ainsi inscrites me brisent: prise de soi trop au sérieux (diagnostique le docteur gnosique, n’expliquant même pas les mots troubles qu’il utilise). Sale pratique des rêveries. Et je ne vous dirai pas le pire: vous êtes au fond enfantine. Vous croyez progresser ? Allons donc, regardez, vous écrivez la même chose sur ce ton misérable et pourtant imprégné de majesté comme si madame se croyait reine de ses sujets de syntaxe, ces dernières années. Poète, poète… foutaise ! Et ça aggrave son mal en lisant, et en rêvant non seulement la nuit mais debout ! Bon allez, calmez-vous… je.. je ne voulais pas vous faire pleurer, j’ai été un peu vif, mais bon, vous savez, le métier… (il enlève sa blouse, prend un café)… allez, allez, racontez-moi votre dernier rêve, non, non, pas celui des camps nazis, je l’ai déjà entendu, celui de la nuit dernière… Ah, encore un rêve sur la prépa ? Ca vous suffit pas d’être là-bas non-stop pendant plus d’un mois ? Enfin j’dis ça, je dis rien. Et donc, il s’y passait quoi, dans cette salle 65 ? Pourquoi préciser le chiffre, hein ? Ah parce que vous croyez à la numérologie ? Ah bon, vous m’avez fait peur… hein, quoi, 6+5 est égal à 11, oui et alors ? Le Tarot ? J’y connais rien, moi, à ces trucs de bonne femme. Bon alors donc, je récapitule: vous êtes dans cette salle 65, qui fait référence selon vous à la carte 11 du Tarot, symbolisant la Force. Et donc, ce garçon passe le bras autour de votre épaule, et vous voyez le nombre, et vous vous dites sois forte, et puis, ahahaha… (il éclate d’un rire franc, et fait un clin d’oeil) vous m’avez compris (il se redresse, rajuste sa blouse blanche en même temps que ses dents). Bon, donc, vous fuyez… je crois que votre principal problème, mademoiselle, c’est que vous n’arrivez pas encore à tout assumer. A vous assumer en tant que telle. Vous dites ? Etre un paradoxe ? Eh bien, bon sang, si vous vous sentez ainsi, dites-le haut et fort ! Vous êtes trop timide ? Tatata, vous avez fait d’énormes progrès depuis votre enfance, et vous vous dévoilez sur votre blog à de parfaits inconnus, alors, ne me la faites pas. Bon, donc… quoi encore ? Ah, l’hellénisme aigü… ça a disparu depuis quelques décennies, on ne fabrique plus le médicament, désolé. Essayez de faire un peu plus de latin, qui sait, ça pourra toujours avoir un effet bénéfique. Ah non, arrêtez de prendre cet air mélancolique dès qu’on évoque un sujet de prépa ! Je sais que vous adorez ça, alors, pourquoi cet air ? Comment ? "C’est l’air transposé de la vie, à la fois gai et triste, chanté par les poètes"… ce qu’il ne faut pas entendre, tss (tout en prenant un ton paternaliste). Allons, vous êtes une enfant… mais après tout, si ça peut vous consoler, comme disait Michel Tournier… (oui, c’est ma mère qui m’a fait découvrir, ça vous étonne que je connaisse ?) les plus sages sont ceux qui malgré les ans ont su conserver leur âme d’enfant. Allez, allez… (siège qui se libère, sourire esquissé, et le soulagement d’avoir brodé, avec au bout du doigt un dé).

"Tout semble prêt au venir des vertiges
L’air semble fait pour ce pas du prodige
Comme un joueur cachant son point au dé
Trahit des yeux son secret mal gardé

Un mot ferait que tout s’évanouisse
Laissez le lin traîner pour qu’il rouisse
Taisez même à Dieu ce que vous rêviez
Faîtes semblant que c’est toujours janvier

Laissez venir cette mer haute et lente
Laissez grandir en vous comme une plante
Ce doux bonheur facilement brisé
Laissez la force aboutir au baiser

Laissez former le chant dans votre bouche
La main frémir de la main qui la touche
Et regardez dans vos miroirs troublés
Lever en vous la jeunesse du blé"

Louis Aragon, extrait de Second Intermède, Les Poètes.

 

(un instant, mademoiselle, j’ai oublié de vous donner l’ordonnance pour vos cachets contre l’aragonie chronique !)

InterlignesFebruary 14, 2007 11:50 am

Je me souviens d’une citation que j’avais déjà inscrite ici:  Écrire pour démontrer est ennuyeux, écrire pour se montrer est dérisoire : il faudrait n’écrire que pour dire. Claude Roy

Face à mes questionnements simplets du dire ou ne pas dire, ou plutôt, de cette force qui me pousse à dire, exerçant mes doigts sur cordelettes fines, je retrouve en écho ceci:

"Il faut parler : le silence en ces matières est ce qu’il y a de plus dangereux au monde. On devient dupe de tout. On est définitivement fait, bonard. Il faut d’abord parler, et à ce moment peu importe, dire n’importe quoi. Comme un départ au pied dans le jeu de rugby : foncer à travers les paroles, malgré les paroles, les entraîner avec soi, les bousculant, les défigurant.
Puis, ne plus dire n’importe quoi. Mais dire (et plutôt indirectement dire) : “homme, il faut être.

Et cependant faire attention que les paroles ne vous repoissent pas, qui vous attendent à chaque tournant. Pas trop d’illusion qu’on les domine. Un jeu d’abus réciproque, voilà pourquoi indirectement dire.

Francis Ponge

(trouvé sur le blog d’Astrid… une bonne raison de n’en pas finir… avec les mots, avec ce dire… Le mot de la fin de parenthèse sera pour Fuentes: "Plus que jamais, un livre et une bibliothèque nous murmurent : si nous ne disons plus le monde, nul ne nous donnera de nom. Si nous ne parlons plus, le silence imposera son obscure seigneurie".

Au tour des écrivains de se faire maître et servant de la page, en redite paradoxale. Bricoler le langage, sur quelques bricoles, pour enfin faire naître le partage, cette étoile que le silence dit nous donne.

De fil en aiguilleFebruary 13, 2007 11:13 pm

Paradoxe. Ou comment lutter contre l’opinion commune. Ou comment lutter contre soi-même. Paracétamol. Des mots comme celui-ci qui dans quelques siècles ne voudront plus rien dire, et n’étreindront plus ni la douleur ni la chaleur des temps jadis. Folles idées, tourbillonnant comme des papiers. Ai-je jamais eu l’impression d’exister, avant d’écrire, avant de respirer, cette odeur un peu fânée, un peu fripée, des textiles à double visée ? Lunette sur soi et sur le monde, à travers les cristaux, vous savez, comme chantait le vitrier…  Comme chantait… idée d’une mélopée… les chants sont ils toujours les mêmes, malgré les guitares désaccordées ?

Un souffle, un souffle, d’aise ou de stress, voilà ce que je fus, durant quelques semaines. Ai-je jamais eu la volonté d’être ? "L’oubli comme une lèvre bleuie, un froid soudain dans la conscience d’être". Le même Aragon disait dans un de ces titres "Je n’ai jamais appris à écrire". C’est pire pour moi-même (si j’ose ainsi employer ce terme): je n’ai jamais voulu écrire. Ou plutôt, je n’ai jamais voulu de cette relation avec les mots, de ce rapport que l’on dit "poétique", ce jeu qui se fait entre les mots, serrure par laquelle se glisse (Ô poésie, ô fleur de cadenas !) le Je, l’autre, et tout ce fatras.

Paradoxe d’une étendue entre quelques lignes resserrées. Paradoxe de l’individuel se fondant dans la masse étoilée et sabloneuse… au fond, suis-je… bête ? Aucune certitude dans ce monde de sables mouvants… juste, la mouvance de quelques voix, murmurant dans de fulgurants échos que le paradoxe touche le blanc, le noir, toi, ma vie, et les étoiles. Infini distendu. Distance de l’infini. Ne faire que tendre vers, tendrement, inflexiblement, dans le noeud du langage, coulant pourtant frêle mais ferme… ô beauté utile, ô textiles imprimés… ô beauté des textiles, ô inutiles imprimés… qu’avez-vous fait de ma vie.

Paracétamol du paradoxe (ou vice-versa) en guise de maxime: je me soigne du poétique en usant de textiles, enjambements entre le rêve et la vie… pansements de la pensée, où la blessure de la conscience s’aiguise et puis… s’amenuise. Fi, je suis égoïste à l’extrême, mais pourtant préoccupée de toute l’âme humaine.

Secoue, secoue la tête: tu es un paradoxe en toi-même.