La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

De fil en aiguilleAugust 28, 2007 4:31 pm

J’aime le bruissement des pages, mièvre et studieux. Tel un claquement doux, un coup de fouet perçu par le masochiste, c’est une pensée qui se tourne, se détourne, dans le bruit. Toute l’onde des plaisirs et des baillements s’inspirant des murmures, qu’ils émergent en paroles ou en pensées. Un grésillement dans la pensée avant que la parole ne sorte des lèvres, et le frémissement naît. Ou l’inverse. L’on ne sait pas, ou plus.  

Je lève la tête vers les néons qui me permettent de lire. Leur électricité est petite fille de l’activité dite électrique du cerveau humain. Les activités, et le murmure. Les murmures de l’activité. Lire, et écrire, comme un courant alternatif. C’est-à-dire un sens variant entre positif et négatif, comme le bruissement d’une page, futile et sérieux.  

De fil en aiguilleAugust 24, 2007 3:28 pm

Le jongleur, sur la place, semblait heureux. Il portait au visage les couleurs de ses balles, comme des gourmandises feutrées. Le marchand de glaces n’était pas loin. Alors les enfants s’attroupaient. Les parents s’étaient arrêtés pour le café. Là-bas on tournait sa cuillère dans sa tasse, tout en baillant, papotant, s’excitant, payant la commande. Le jongleur lui semblait décrire le récit de sa vie. Une balle tombée, mais vite reprise. Mine de rien, on se déguise.

Les balles étaient ses mots, ses gestes sa syntaxe. Les enfants devinaient ce langage, car il portait à l’interrogation, bordée d’imagination: leur propre futur, mis sur l’échelle des rêves, et son propre passé, entre lions fictifs et déboires collectifs. On ne savait pas d’où il venait. Personne jusque là ne le lui avait demandé. Aurait-il seulement répondu. Il avait l’air un peu benêt. Sans cesse il répétait en rouge, jaune, vert, un bouquet destiné à sa fiancée. Le ciel, le nuage, il les regardait, le menton haussé, avec un fin sourire. C’était l’énigme de la pluie et du beau temps. De la ronde circulaire qu’il faisait naître entre ses doigts.

Parfois il faisait peur, parfois il pleuvait. Alors les parents entraînaient leurs enfants, les parapluies levaient leur élégance, et l’on fuyait le clochard. Une balle tombait. Puis deux puis trois. Il s’en allait.

InterlignesAugust 23, 2007 4:39 pm

http://aiguebrun.adjaya.infoEcrire, surtout des poèmes, égale transpirer. L’oeuvre est une sueur. Il serait malsain de courir, de jouer, de se promener, d’être un athlète sans sueur. C’est pourquoi peu d’oeuvres me touchent. Dans l’oeuvre d’un mort, dans le parfum de sa sueur, je cherche un témoignage d’activité. Le Louvre est une morgue; on y va reconnaître ses amis. Nous aimons à faire sentir notre sueur, à la vendre. La foule et le délicat n’aiment que se griser de sueur, s’intoxiquer de sueur. Du reste la promenade, le sport ne les intéressent pas.

PS: ce que je nomme promenade, sport, n’est pas cette manière de vivre que Wilde appelait son chef-d’oeuvre. C’est la vie de l’esprit dont je parle.

Jean Cocteau, Le secret professionnel.

De fil en aiguilleAugust 21, 2007 4:26 pm

Voilà un an et deux jours. Que je pense que mes écrits sont comme les toiles, bien fragiles. Le moi est devenu ici, petit à petit, un reflet littéraire, qui parfois déraille dans des méditations sur l’écrit, la rature, tout en cherchant à faire valoir son style, petit grain immature.

J’ai changé, bien évidemment. Je ne sais toujours pas me détacher des mots purs pour sculpter les phrases en un bâtiment solide. Mais je connais un peu plus de quoi sont faits ces derniers, qu’ils soient romans ou réflexions sur la société. Grâce sûrement à cette année, ces rencontres, tout ce chemin que l’on appelle évolution.

Bien sûr, ce que les lecteurs peuvent trouver ici, ce ne sont pas les chroniques d’une khâgneuse qui va au Flunch, parle de grec au petit-déjeuner, chante à ses amis du Aragon et rit et rit, et parfois pleure. Non, même s’il y en aurait beaucoup à raconter. Ici ce n’est qu’une aire de repos pour mes idées et mes pulsions d’encre, un moyen de s’exhiber tout en se cachant derrière le cachet du style, voulu (soit-disant) poétique.

Ce qui m’ennuie, c’est le fait de s’enfermer dans ce cercle de l’écriture parlant écriture. Que mes phrases se drapent et se coiffent comme au théâtre, voilà le point qui me frappe. J’aimerais au contraire, parfois et souvent, les dépouiller pour qu’un charme nouveau, celui de la netteté, apparaisse. Il y a quelques années je n’écrivais que des vers, croyant qu’ils seraient dans mes doigts comme une terre de toute éternité. Aujourd’hui la veste est retournée. Je presse dans mes papiers le monde pour en tirer, tordu mais quintessenscié, le réel. Du moins je le voudrais.

J’espère que mon écriture se voudra un jour réelle. Une manière comme une autre de se réaliser.

Bien à vous, lecteurs-bougies.

ToilesAugust 20, 2007 10:27 pm

Si je n’écris que pour décrire une main qui se pose, en faisant rouler les signes dans ses doigts comme des colliers, des jeux de billes, je ne ferais que vivre sous parenthèse. Il faut donc que j’argumente mes mots, que je décrive un souffle dans les lèvres, et que des idées s’entrechoquent et fassent résonner leur bruit, pour que je puisse vivre. C’est-à-dire repasser les images, froissées par tant d’autres, pour le compas dans l’oeil, l’équerre dans la main, forger de nouvelles demeures, dans lesquelles les personnes s’engouffrent et se perdent, les sentant parfois à même leur peau.

Comme une conclusion, maladroite et faible: je veux un tissu de rêve et d’équerre.

De fil en aiguilleAugust 15, 2007 11:17 am

Soignez-moi.

Au lieu de tendre l’oreille boucle-d’oreillée pour savoir qu’un obscur étudiant en médecine vient de demander en mariage la copine d’une copine (en espérant qu’elle ne devienne pas comme Madame Bovary), je m’affole de savoir, dans les notes du Côté de Guermantes, que Saint-Loup, le grand ami du narrateur, va plus tard épouser l’ancienne amoureuse du même narrateur. Pis, le futur marié dévoilera ensuite son homosexualité !

Soignez-moi, je le répète, je vis dans les anciennes gazettes.

ToilesAugust 14, 2007 5:00 pm

J’écris parce que je n’ai rien à dire au vent, aux nuages. Eux vivent dans l’éternel bruit, aux multiples branches, aux multiples étoiles. J’écris parce que le pourquoi du silence m’envahit, et que la différence entre celui-ci et le bruit me laisse pantelante. J’écris comme un écho de moi-même, le nuage en plus, l’étoile, peut-être.

ToilesAugust 13, 2007 3:59 pm

On écrit, on écrit, on écrit. Plus souvent avec le "je" qu’avec le "on" si poli. On projette ses noyaux d’infortune par delà les berges (rive gauche, ou bien rive droite, selon la page), et on. On ponctue. Evènements anodins. Groupuscules qui s’allument, sur un clocher ou sur the Word Trade Center. Car le mot est monde. Un atome reste un atome, même chair ensanglantée. On passe, on revient, à d’autres lignes, rapportant d’autres vies.

On virgule, et au final, on se répète. On arbore les mots jolis comme des plumes de perroquet, même si l’on pense penser, contrairement à lui.

Et l’on tourne en rond, comme une bille jolie, comme un poème circonscrit. C’est la troisième personne - le texte - qui vous le dit.   

De fil en aiguille, InterlignesAugust 11, 2007 6:31 pm

Picasso, Le rêveC’est assez étrange de lire sur papier ce qu’on a soi-même palpé, soit par les mots, soit par la chair. Ce que l’on a expérimenté, en somme. Parfois, je laisse exprès un livre à l’abandon pour y revenir "quand je serai prête". Car il faut se préparer aux mensonges qui tissent ces vies, ces phrases, dont nous sommes les miroirs. Car il faut se préparer, infiniment léger, à toucher du doigt le sérieux de notre vie: ces papiers qui volent, s’embrasent, s’oublient. Mais je m’égare, comme une digression à la Proust. Cela tombe bien, c’est justement à lui que je voulais en venir. Car j’ai eu l’impression d’un écho du passé, d’une réponse déjà inscrite, tout cela sur un thème - on peut le dire - qui laisse rêveur.

"Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus; ou quelques-uns dormaient-ils en nous-même, dont nous prenons conscience ?

La résurrection au réveil - après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil - doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oublié.
Et peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire."

(tiré du Côté de Guermantes)

Le rêve comme petite mort, puis résurrection, sur les tableaux en négatif, comme une pellicule que l’on déroule, fil à fil. Je persiste donc à dire, comme ici, que Dieu est un rêve. Marcel dans mon interprétation personnelle l’avait déjà dit. 

Conclusion, alors, à ces bêtises: quand on écrit, tard le soir, ces flouteries, je me dis que soit Chronos est filou, soit que ce sont mes tempes qui sont filandreuses, à force de filer les mots pour rendre compte de cette passion qu’est la vie. A nous de choisir. Si l’on peut.

ToilesAugust 9, 2007 8:03 pm

On rêverait parfois de laisser styles ronflants, richesses ventripotentes et autres tropes trompeurs pour parler, réellement. On y rêve, comme une des branches du possible, et comme on rêve sa vie, dans le sang, le chagrin, la beauté et le soupir.

Une vie sacrée où tout serait bafoué, comme dans les rêves, avant que l’on s’éveille,

et qui assène

Dieu est un rêve.

Interlignes 3:02 pm

La glorification de Dieu

En plein jour, pendant que la ruelle fourmillait de ses habitants - femmes, hommes et enfants -, que les boutiques s’ouvraient aux clients, un petit homme malingre tomba raide mort sous les coups violents d’un colosse. Autour d’eux, pris de peur, les passants qui assistaient à la scène tragique se cachèrent.
Aucun d’eux ne porta témoignage et le criminel put s’éloigner en toute tranquillité.
Le derviche assista au crime, mais comme il passait pour un niais, il ne fut pas appelé à témoigner en justice.
Ulcéré, il entra en fureur et se promit de se venger sur le monde entier.
Dès que l’occasion de supprimer un homme ou une femme se présentait, il l’assassinait - tout en chantant les louanges de Dieu.

Le billard

Je m’assis dans le coin du café où se trouvait la table de billard.
Un homme plein d’une énergie farouche arriva et se mit à jouer tout seul. Il attaquait la bille puis ripostait, prenant la bille, tantôt en plein, tantôt sur le côté.
Je lui proposai courtoisement:
- Vous me permettez de jouer avec vous ? A deux, le plaisir est plus grand.
Il répliqua, sans me regarder:
- Pour moi, le plaisir, c’est de jouer tout seul et que les autres me regardent.
Je parcourus la salle du regard. Tous les clients étaient profondément endormis.

http://balladeegyptienne.blogspirit.comhttp://balladeegyptienne.blogspirit.com

Une facétie de la mémoire

Je vis un homme d’une taille gigantesque, à l’estomac énorme, et dont la bouche engloutirait sans peine un éléphant. Stupéfait, je lui demandai:
- Qui êtes-vous ?
Etonné, il répliqua:
- Je suis l’Oubli. Comment peux-tu m’avoir oublié ?

Le constant et le variable

Ils partirent au souk et je restai seul à la maison.
Une fillette aux cheveux nattés et qui sentait la girofle arriva. Une assiette vide en main, elle me dit que sa mère l’avait chargée d’un message. Lorsqu’elle vit que ma mère n’était pas là, elle voulut partir, mais je la retins et la convainquis d’attendre.
Ma mère s’attarda dans le souk et les rossignols placèrent, dans le silence, leur chant des jours heureux de printemps.
Je lui dis, pour tromper le temps:
- Tu devrais retirer quelques-uns de tes vêtements, tu te sentirais mieux.
Elle répondit avec pudeur:
- Lorsque nous changerons de saison.
Le temps, le lieu et le désir allaient nous unir.
Le temps et l’espace sont variables. Quand au désir, il n’engendre que la tristesse.

Dialogue

Lorsque l’homme rentra chez lui, il trouva ses enfants qui l’attendaient. Il sortit son portefeuille de sa poche intérieure et murmura:
- De nos jours, le père de famille est un martyr.
Ils gardèrent le silence.
Puis ils se dispersèrent, avec des visages de martyrs.

extraits de Echos d’une autobiographie, Naguib Mahfouz.

ToilesAugust 8, 2007 3:38 pm

Et si l’amour n’était
- qu’un coeur habitant une autre poitrine ?

- N’était que ? C’est un parfum du monde que l’on habite. Coeurs, tous les reflets sont à votre portée.

- … et il n’y a que le silence pour vous, pour
te nommer.

InterlignesAugust 7, 2007 2:36 pm

La Mort - la Mort dont je te parle - n’est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C’est avant de l’escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort - décidé à toutes les beautés, capable de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur - non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d’une audace invisible - une pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes paillettes tu seras blême, ton âme livide. C’est alors que ta précision sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans tomber. Mais veille de mourir avant que d’apparaître, et qu’un mort danse sur le fil.

*

J’ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique définitive. La dramaturgie du Cirque l’exige. Il est, avec la poésie, la guerre, la corrida, un des seuls jeux cruels qui subsistent.

*

Tu n’es plus seulement perfection mécanique et harmonieuse: de toi une chaleur se dégage et nous chauffe. Ton ventre brûle. Toutefois ne danse pas pour nous mais pour toi. Ce n’était pas une putain que nous venions voir au cirque, mais un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur son fil de fer. Et toujours dans l’infernale contrée. C’est donc cette solitude qui va nous fasciner.

*

On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé.

*

Tu entres, et tu es seul. Apparemment, car Dieu est là. Il vient de je ne sais où et peut-être que tu l’apportais en entrant, ou la solitude le suscite, c’est pareil. C’est pour lui que tu chasses ton image. Tu danses. Le visage bouclé. Le geste précis, l’attitude juste. Impossible de les reprendre, ou tu meurs pour l’éternité. Sévère et pâle, danse, et, si tu le pouvais, les yeux fermés.

De quel Dieu je te parle ? Je me le demande. Mais il est absence de critique et jugement absolu. Il voit ta chasse. Soit qu’il t’accepte et tu étincelles, ou bien il se détourne. Si tu as choisi de danser devant lui seul, tu ne peux échapper à l’exactitude de ton langage articulé, dont tu reviens prisonnier: tu ne peux tomber.
Dieu ne serait donc que la somme de toutes les possibilités de ta volonté appliquée à ton corps sur ce fil de fer ? Divines possibilités !

*

Le public - qui te permet d’exister, sans lui tu n’aurais jamais cette solitude dont je t’ai parlé, - le public est la bête que finalement tu viens poignarder. Ta perfection, avec ton audace vont, pour le temps que tu apparais, l’anéantir.

*

Vous ne vivez que pour la Fête. Non pour celle que s’accordent en payant, les pères et les mères de famille. Je parle de votre illustration pour quelques minutes. Obscurément, dans les flancs du monstre, vous avez compris que chacun de nous doit tendre à cela: tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose. C’est en toi-même enfin que durant quelques minutes le spectacle te change. Ton bref tombeau nous illumine. A la fois tu y es enfermé et ton image ne cesse de s’en échapper. La merveille serait que vous ayez le pouvoir de vous fixer là, à la fois sur la piste et au ciel, sous forme de constellation. Ce privilège est réservé à peu de héros.
Mais, dix secondes - est-ce peu ? - vous scintillez.

*

Ce sont de vains, de maladroits conseils que je t’adresse. Personne ne saurait les suivre. Mais je ne voulais pas autre chose: qu’écrire à propos de cet art un poème dont la chaleur montera à tes joues. Il s’agissait de t’enflammer, non de t’enseigner.

Jean Genet, Le funambule (extraits)

MusiqueAugust 6, 2007 3:06 pm

Une paire de jours à Marciac pour voir trois trio de piano: jazz classique avec Cyrus Chesnut (remplaçant Hank Jones), rythmes africains avec Randy Weston et swing-reggae de Monty Alexander. Je n’étais pas fan(atique) de ces derniers comme je peux l’être d’un Brad Mehldau (vu au même festival l’an dernier), d’un Esbjorn Svensson Trio ou d’un John Zorn, mais leur plaisir de jouer se répercutait sur mon plaisir de public, ce qui est somme toute le plus important. On oublie vite dans ces cas-là les thèmes improvisés, la chaleur précise et magique du percutionniste africain, les araignées manuelles du contrebassiste, pour fixer dans son esprit la symbiose rythmique. Les battements de coeur, qu’ils soient palpitants de joie ou de blues, rejoignent la vie, et l’écoute qu’on a de celle-ci.

Mêmes instruments, mêmes décors… mais le coeur a ses raisons que l’oreille ignore. La mienne n’a pas accroché à Monty Alexander, même si le talent demeure (cela dit, n’aimant pas le reggae, ça n’est pas trop étonnant). 

La musique est absence et présence. John Zorn passe vendredi dix août sous le chapiteau. Que ma joie demeure si je peux y être présente !

 

NB: la musique est absente de cette page, si le coeur vous en dit, écoutez ici.

AraignéesAugust 3, 2007 10:34 am

Nul ne sait

Nous nous sommes regardés

Miroirs et verre
lueurs et larmes

Le jour immobile

Sérénité
aux arbres et sur la mer

Nul ne sait
pourquoi nous existons

 

Nikos-Alexis Aslanoglou (1931-1996): Originaire de Thessalonique. Son oeuvre est mince, allusive, crispée sur le secret de l’homosexualité, obsédée par la solitude et la mort. Sa voix prend toute son ampleur dans le très élégiaque et mystérieux dernier recueil, "Odes au prince", 1981. Traducteur de Rimbaud.

 

Ars poetica

Je veux que le poème soit nuit, errance
dans des rues isolées, des artères
où la vie vient danser. Je veux
qu’il soit combat, non pas musique dénouée
mais passion d’exprimer en soi l’incohérence
le désordre qui prendra feu si l’on ne joue pas
le tout pour le tout

Tandis que les autres, indifférents, sûrs d’eux
se gaspillent ou se préparent le soir
à mourir, toute la nuit je cherche des petits cailloux
incorruptibles dans le monologue de chaque jour
même très usés. Qu’ils brillent
dans leur épaisse obscurité, maigres insectes
hasardeux, que le sens tue
et qu’abreuve le sentiment

 

- les deux poèmes sont extraits du recueil Âge sentimental, traduction de Michel Volkovitch -

De fil en aiguilleAugust 2, 2007 6:26 pm

Autour de l’étang, il y avait un chien. Des chevaux, et leurs cavaliers. Un poney, un autre chien. Moi, le nez dans l’herbe, je voulais imiter le ver de terre.

La ramure des arbres pénétrée du reflet des eaux faisait comme un miroir de scène théâtrale. Je voyais des personnes, fictives et réelles. Sur une rive, un peu à ma gauche, un grand-père et son petit-fils, qui enchaînait bêtise sur bêtise, après avoir éclaté de rire sous des chatouillis. On pouvait tout imaginer dans cette scène: la rattacher, en rêvant un peu, à la sienne propre, se souvenir qu’il y a toujours du romanesque dans la figure paternelle. Des drames de famille. Des commérages, comme j’en entendais juste derrière, sur le banc en bois. Des coquetteries et autres "je-vous-le-dis". C’était humain. Ca l’est toujours, pour certains.

Marcel s’émeut d’être reconnu par la duchesse de Guermantes, tombe amoureux. Françoise grommelle. Domestiques, nobles, l’auteur lui-même… On y esquisse la bêtise, en montrant qu’elle est inévitable et nécessaire. En refermant Le côté de Guermantes, le bavardage derrière devenant trop intense, je me suis dit que rien ne change. Le je se rend toujours réellement fictif, et la chronique oscille entre descriptions du temps, des gens, et réflexions sur le vent de nos mémoires, le Temps.

Bien sûr, je ne me dis pas ça réellement. Fictivement je pense, et c’est entre les deux un jeu, comme la lune cachant parfois le soleil: une éclipse des contraires.

De fil en aiguille, ToilesAugust 1, 2007 7:04 pm

"Voulez-vous supprimer le texte qui suit ?". "Oui". Sourire: mon texte se trouve contenu dans un clic de ma souris. Ou comme qui dirait dans le presse-papiers. Que de textes compressés en octets et autres octopus. Blogs et autres bogues: compression de la nature.

J’ai des piles de papier tâché par mes doigts, que je ne donnerai à-priori jamais à lire (sauf qui sait sous pression), et pourtant j’écris, avec cette conscience trouble de la possibilité incessante, cette conscience trouble de moi-même, cette ambidextrie naturelle de l’esprit. J’ai appris récemment à jouer aux échecs. Ni une science ni un art. A la frontière. J’aimerais parvenir à écrire comme sur un plateau d’échecs. Sa dose de logique, de structuration, de fantaisie et d’évanescence me fascine. Le plateau et la disposition des pièces s’oublieront vite, mais il y aura eu prise avec cette intelligence, futile, qui prépare aussi bien une attaque cavalière qu’une signature meurtrière. Dans le domaine des mots, il y aura prise entre le propre et le figuré, le sens sous-tendu, la structure engorgée des possibles, la vie en son sens tout futile: vraisemblable.

A en dire cela, j’en ai oublié mon texte qui a fait débuter ce texte. Rien à lier, vraisemblablement, entre les deux, quoique…

*  

Ne pas se laisser guider par les mots. Ne pas les laisser, tels des morts éparpillés, semer leurs cadavres sur nos écrans de papier. Ne pas se faire de cinéma: l’art est une définition de miroirs. Une tête qui palpite. Un murmure de cadavre.

Expliquez-moi ce mystère: pourquoi les étoiles vivent encore, même en poussière ?