La Mort - la Mort dont je te parle - n’est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C’est avant de l’escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort - décidé à toutes les beautés, capable de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur - non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d’une audace invisible - une pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes paillettes tu seras blême, ton âme livide. C’est alors que ta précision sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans tomber. Mais veille de mourir avant que d’apparaître, et qu’un mort danse sur le fil.

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J’ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique définitive. La dramaturgie du Cirque l’exige. Il est, avec la poésie, la guerre, la corrida, un des seuls jeux cruels qui subsistent.

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Tu n’es plus seulement perfection mécanique et harmonieuse: de toi une chaleur se dégage et nous chauffe. Ton ventre brûle. Toutefois ne danse pas pour nous mais pour toi. Ce n’était pas une putain que nous venions voir au cirque, mais un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur son fil de fer. Et toujours dans l’infernale contrée. C’est donc cette solitude qui va nous fasciner.

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On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé.

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Tu entres, et tu es seul. Apparemment, car Dieu est là. Il vient de je ne sais où et peut-être que tu l’apportais en entrant, ou la solitude le suscite, c’est pareil. C’est pour lui que tu chasses ton image. Tu danses. Le visage bouclé. Le geste précis, l’attitude juste. Impossible de les reprendre, ou tu meurs pour l’éternité. Sévère et pâle, danse, et, si tu le pouvais, les yeux fermés.

De quel Dieu je te parle ? Je me le demande. Mais il est absence de critique et jugement absolu. Il voit ta chasse. Soit qu’il t’accepte et tu étincelles, ou bien il se détourne. Si tu as choisi de danser devant lui seul, tu ne peux échapper à l’exactitude de ton langage articulé, dont tu reviens prisonnier: tu ne peux tomber.
Dieu ne serait donc que la somme de toutes les possibilités de ta volonté appliquée à ton corps sur ce fil de fer ? Divines possibilités !

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Le public - qui te permet d’exister, sans lui tu n’aurais jamais cette solitude dont je t’ai parlé, - le public est la bête que finalement tu viens poignarder. Ta perfection, avec ton audace vont, pour le temps que tu apparais, l’anéantir.

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Vous ne vivez que pour la Fête. Non pour celle que s’accordent en payant, les pères et les mères de famille. Je parle de votre illustration pour quelques minutes. Obscurément, dans les flancs du monstre, vous avez compris que chacun de nous doit tendre à cela: tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose. C’est en toi-même enfin que durant quelques minutes le spectacle te change. Ton bref tombeau nous illumine. A la fois tu y es enfermé et ton image ne cesse de s’en échapper. La merveille serait que vous ayez le pouvoir de vous fixer là, à la fois sur la piste et au ciel, sous forme de constellation. Ce privilège est réservé à peu de héros.
Mais, dix secondes - est-ce peu ? - vous scintillez.

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Ce sont de vains, de maladroits conseils que je t’adresse. Personne ne saurait les suivre. Mais je ne voulais pas autre chose: qu’écrire à propos de cet art un poème dont la chaleur montera à tes joues. Il s’agissait de t’enflammer, non de t’enseigner.

Jean Genet, Le funambule (extraits)