La glorification de Dieu
En plein jour, pendant que la ruelle fourmillait de ses habitants - femmes, hommes et enfants -, que les boutiques s’ouvraient aux clients, un petit homme malingre tomba raide mort sous les coups violents d’un colosse. Autour d’eux, pris de peur, les passants qui assistaient à la scène tragique se cachèrent.
Aucun d’eux ne porta témoignage et le criminel put s’éloigner en toute tranquillité.
Le derviche assista au crime, mais comme il passait pour un niais, il ne fut pas appelé à témoigner en justice.
Ulcéré, il entra en fureur et se promit de se venger sur le monde entier.
Dès que l’occasion de supprimer un homme ou une femme se présentait, il l’assassinait - tout en chantant les louanges de Dieu.
Le billard
Je m’assis dans le coin du café où se trouvait la table de billard.
Un homme plein d’une énergie farouche arriva et se mit à jouer tout seul. Il attaquait la bille puis ripostait, prenant la bille, tantôt en plein, tantôt sur le côté.
Je lui proposai courtoisement:
- Vous me permettez de jouer avec vous ? A deux, le plaisir est plus grand.
Il répliqua, sans me regarder:
- Pour moi, le plaisir, c’est de jouer tout seul et que les autres me regardent.
Je parcourus la salle du regard. Tous les clients étaient profondément endormis.


Une facétie de la mémoire
Je vis un homme d’une taille gigantesque, à l’estomac énorme, et dont la bouche engloutirait sans peine un éléphant. Stupéfait, je lui demandai:
- Qui êtes-vous ?
Etonné, il répliqua:
- Je suis l’Oubli. Comment peux-tu m’avoir oublié ?
Le constant et le variable
Ils partirent au souk et je restai seul à la maison.
Une fillette aux cheveux nattés et qui sentait la girofle arriva. Une assiette vide en main, elle me dit que sa mère l’avait chargée d’un message. Lorsqu’elle vit que ma mère n’était pas là, elle voulut partir, mais je la retins et la convainquis d’attendre.
Ma mère s’attarda dans le souk et les rossignols placèrent, dans le silence, leur chant des jours heureux de printemps.
Je lui dis, pour tromper le temps:
- Tu devrais retirer quelques-uns de tes vêtements, tu te sentirais mieux.
Elle répondit avec pudeur:
- Lorsque nous changerons de saison.
Le temps, le lieu et le désir allaient nous unir.
Le temps et l’espace sont variables. Quand au désir, il n’engendre que la tristesse.
Dialogue
Lorsque l’homme rentra chez lui, il trouva ses enfants qui l’attendaient. Il sortit son portefeuille de sa poche intérieure et murmura:
- De nos jours, le père de famille est un martyr.
Ils gardèrent le silence.
Puis ils se dispersèrent, avec des visages de martyrs.
extraits de Echos d’une autobiographie, Naguib Mahfouz.