La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

InterlignesDecember 30, 2007 4:03 pm

Argumentum ornithologicum

Je ferme les yeux et je vois un vol d’oiseaux. La vision dure une seconde, peut-être moins. Leur nombre était-il ou non défini ? Le problème enveloppe celui de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, le nombre est défini, car Dieu sait combien d’oiseaux j’ai vu. Si Dieu n’existe pas, le nombre n’est pas défini, car personne n’a pu en faire le compte. Dans ce cas j’ai vu un nombre d’oiseaux, disons inférieur à dix et supérier à un, mais je n’ai pas vu neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois ni deux oiseaux. J’en ai vu un nombre compris entre dix et un, qui n’est ni neuf, ni huit, ni sept, ni six, ni cinq, etc. Ce nombre entier est inconcevable; donc, Dieu existe.

La trame

Pour que son horreur soit totale, César, acculé contre le socle d’une statue par les poignards impatients de ses amis, aperçoit parmi les lames et les visages celui de Marcus Junius Brutus, son protégé, peut-être son fils. Alors, il cesse de se défendre et s’exclame: "Toi aussi, mon fils !" Shakespeare et Quevedo recueillent le cri pathétique.
Les répétitions, les variantes, les symétries plaisent au destin. Dix-neuf siècles plus tard, dans le sud de la province de Buenos Aires, un gaucho est attaqué par d’autres gauchos, et, tombant, reconnaît un de ses filleuls. Il lui dit avec un doux reproche et une lente surprise (ces paroles, il faut les entendre, non les lire): "Ca, alors !" Ils le tuent et il ne sait pas qu’il meurt pour qu’une scène se répète.

(traduits par Paul et Sylvia Bénichou)

Mutations

Je vis dans un couloir une flèche qui indiquait une direction et je pensai que cet inoffensif symbole avait été jadis un morceau de fer, un projectile inévitable et mortel, qui entra dans la chair des hommes et des lions, qui éclipsa le soleil aux Thermopyles et qui donna pour toujours à Harold Sigurdarson six pieds de terre anglaise.
Quelques jours plus tard, on me montra la photographie d’un cavalier magyar. Sur le poitrail de sa monture il y avait un lasso enroulé. Je vis que le lasso qui traversait l’espace et qui réduisait à l’impuissance les taureaux de la prairie, n’était plus qu’une insolente parure de harnachement dominical.
Dans le cimetière de l’Ouest, j’ai vu une croix runique, sculptée dans du marbre rouge. Les bras en étaient courbes et s’élargissaient. Un cercle les entourait. Cette croix circonscrite et limitée figurait l’autre, aux bras libres, qui à son tour figure l’instrument de supplice où un dieu souffrit, la "vile machine" que Lucien de Samosate insulta.
Croix, lasso et flèche, vieux ustensiles humains, aujourd’hui abaissés ou promus au rang de symboles. Je ne sais pourquoi ils m’émerveillent quand il n’est pas sur la terre une seule chose que n’efface pas l’oubli ou que n’altère pas la mémoire et quand personne ne sait en quelles images le traduira l’avenir.

(traduit par Roger Caillois)

Jorge Luis Borges, "L’auteur et autres textes"

De fil en aiguilleDecember 27, 2007 11:55 am

M’écrire devient difficile. Je rédige, coupe, écoute, crise. Les yeux contre le réel du fictif. Le rêve se rationalise. Et il y a toujours trop de mots pour le dire.