D’images fortes, la phrase n’en distingue pas. Elle erre entre les dents, tâchées, du passant. Sur le ciel sa tête se tourne, se penche, et puis il voit les fourmis s’écraser, dans l’herbe. Comme son sanglot, qu’on tâche vaguement de représenter, par l’image de mélancolie. Sa phrase n’est qu’un chant, mon dieu, quel soupir. Il n’y a plus de majuscules à la rêverie.
Céline, Louis-Ferdinand (1894-1961). Faut pas croire, c’est du travail, l’argot. Ca se rapprocherait même de la poésie, quand c’est Céline qui le manipule, lui appuie dessus, pour lui faire sortir ses beautés vénéneuses, ses caniches amoureux, ses coliques et ses fuites. Un vrai Ulysse, ce Bardamu. Une épopée réaliste, oui, oui, qui s’alimente de la langue, la donne comme vraie héroïne. Tout ça donnerait l’impression que ses textes sont vivants, mais ils le sont comme des éclopés, qui braillent et qui fuient clopin-clopant. A nous, lecteurs, de ne pas fuir notre propre reflet.
Borges, Jorge Luis (1899-1986). A lui seul, une bibliothèque, un Homère. Quelque figure fantastique, telle que le Minotaure. On entre dans son labyrinthe, dont chaque récit est un couloir, et d’étranges inscriptions au mur, celles d’anciens auteurs oubliés, renfermés dans leurs pages, se laissent palper, par nous pauvres aveugles de la réalité. Le fil d’Ariane, se sont ses thèmes de prédilection, comme la figure de l’auteur, le labyrinthe (matériel ou psychique), le temps comme une vague de sable, la bibliothèque, l’enquête. C’est avant tout un lecteur, prodigieux, lucide, qui réécrit dans son creuset d’alchimiste la réalité.
Beckett Samuel (1906-1989) "Quelque chose suit son cours", dit Clow dans Fin de partie. "Ca va finir, bientôt". Des dialogues entre sourds et aveugles, qui attendent que ça finisse. Ce qui suit son cours, c’est un soliloque, où les mots se répondent (de nombreux vers blancs se repèrent, surtout il me semble en français) où l’on se renvoit son propre écho, car que ce soit dans le ciel ou chez autrui, il n’y a personne. Ca en devient comique. De même comique est ma tentative de dire ce que Beckett écrit, car il ne fait que dire la parole, la seule compagnie, mordante, mais apaisante de par sa présence même.