Absences

http://surmonchemin.blogspot.com/Belle femme, taciturne, nonchalante,
investie de la pourpre du soir
entre deux paons qui font la roue.
Dehors, devant la porte, les grandes galoches terreuses
du garde forestier. Au-dessus des mâts,
une lune bègue aux aguets.
A présent, il t’incombe de parler à sa place,
mais les mots manquent à des poèmes déjà proférés.

Peut-être bien

Nuit calme. Par la fenêtre, le cygne noir, immobile.
Ses yeux scintillent. La montre arrêtée. Tes doigts et tes
        orteils.
dix plus dix. Voilà au moins qui peut se compter. Mais les
rideaux se sont décolorés.
Le rouge vire au gris. Le cercle des amis rétrécit.
Le jeune laitier est parti pour l’armée. Maria a divorcé.
        Peu à peu,
les portraits des défunts s’entassent au sous-sol
en compagnie des rats et des cafards. Pourtant, si la femme
a démêlé ses cheveux devant le miroir,
c’est peut-être bien qu’une petite musique venait d’en face.

Le poète

Il a beau plonger sa main dans les ténèbres
sa main ne noircit jamais. Sa main
est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira
(car tous s’en vont un jour), j’imagine qu’il restera
un très doux sourire en ce bas-monde,
un sourire qui n’arrêtera pas de dire "oui" et encore "oui"
à tous les espoirs séculaires et démentis.

Yannis Ritsos(1909-1990), Tard bien tard dans la nuit, traduit du grec par Gérard Pierrat