"Par ailleurs, je ne sais pas si vous l’avez remarqué vous aussi, en général, s’il y a quelque chose qui te frappe comme une révélation, tu peux parier que c’est du toc, je veux dire, quelque chose qui n’est pas vrai. Prenez l’exemple du train électrique. Vous pouvez rester pendant des heures à regarder une vraie gare sans qu’il se passe rien, et puis il suffit d’un coup d’oeil à un petit train électrique, et, tac, toute cette fichue histoire se déclenche. Ca n’a pas de sens, mais c’est bougrement ça, et quelquefois, plus ce qui t’attrape est idiot, plus tu restes accroché, avec l’émerveillement, comme s’il y avait besoin d’une certaine dose d’imposture, d’imposture délibérée, pour obtenir tout ça, comme si tout avait besoin d’être faux, au moins quelque temps, pour réussir, ensuite, à devenir quelque chose comme une révélation. Même les livres, ou les films, c’est la même chose. Plus toc que ça tu meurs, et si tu vas voir qui est derrière ça, tu peux parier que tu trouveras que des sacrés fils de pute, mais en attendant tu vois là-dedans des choses que tu ne risques pas de voir en allant de promener dans la rue, et dans la vraie vie jamais tu ne les trouveras. La vraie vie ne parle jamais. C’est juste un jeu d’habileté, une histoire où tu gagnes ou tu perds, on te fait jouer à ça pour te distraire, comme ça tu ne réfléchis pas. Elle s’en est servie aussi, ma mère, de ce truc, ce jour-là. Comme je n’arrêtais pas de pleurnicher, elle m’a traînée devant une machine avec plein de lumières et d’inscriptions, une belle machine, on aurait dit une machine à sous, ou un truc comme ça. C’était une firme qui fabriquait de la margarine qui l’avait installée. Tout très au point, rien à dire. Le jeu consistait dans le fait qu’il y avait six biscuits, sur une assiette, et certains étaient tartinés avec du beurre et d’autres avec de la margarine. Toi tu les goûtais, l’un après l’autre, et à chaque fois tu devais dire si c’était avec de la margarine ou avec du beurre. A cette époque-là la margarine était quelque chose d’un peu exotique, on n’avait pas bien idée de ce que c’était, on pensait juste que ça faisait moins mal que le beurre et qu’en gros c’était dégueulasse. Le problème était là. Alors ils ont inventé cette machine, et le jeu c’était que si le biscuit te semblait au beurre tu appuyais sur un bouton rouge, et si au contraire tu avais l’impression que ça avait goût de margarine tu appuyais sur le bleu. C’était amusant. Et j’ai arrêté de pleurer. […]

J’ai l’impression de ne rien avoir fait d’autre, depuis. L’esprit ailleurs, appuyant sur des boutons bleus ou rouges, essayant de deviner. Un jeu d’adresse. On te fait jouer à ça pour te distraire. Puisque ça marche, pourquoi ne devrais-tu pas être d’accord ? D’ailleurs, quand le Salon de la Maison Idéale a été terminé, cette année-là, la firme qui fabriquait la margarine annonça que seuls 8% des concurrents avait deviné pour les six biscuits. Ils annoncèrent ça avec un certain triomphalisme. Je crois que c’était plus ou moins mon pourcentage de réussite. Je veux dire que si je pense à toutes les fois où j’ai essayé de deviner, en appuyant sur les touches bleues et rouges de la vie, j’ai dû tomber juste à peu peu près dans huit pour cent des cas, c’est un pourcentage qui me semble plausible. Je le dis sans triomphalisme. Mais ça devait être à peu près ça. En tout cas il me semble."

Alessandro Baricco, City (traduction Françoise Brun)