Mon cher et honorable professeur de latin (eh oui, la cavatine est en lettres classiques) outre le fait de nous demander à brûle pourpoint de traduire en latin "Le président des Etats-Unis veut détruire l’Irak", ou de taper sur le bureau en s’exclamant "Putaneus, c’est du datif, datif, daaaatif ! Vous suiveeeez…", nous lit parfois aussi des poèmes plus ou moins érotiques (dont bien sûr Catulle et Martial), ainsi que des petites merveilles qui ont eu tendance à passer aux oubliettes, comme George Fourest et sa Négresse blonde, ouvrage de parodie dont vous avez ci-dessous un extrait, concernant "Titus envoyant sa lettre de rupture à sa gonzesse" (dixit, et c’est le cas de le dire, ledit prof).
Or donc, à la belle youtresse,
Bérénice aux cheveux de nuit,
reine en exil et sa maîtresse,
Titus écrivit ce qui suit :
« — Madame, sans doute votre ire
« va me traiter de galvaudeux
« néanmoins, il faut vous l’écrire !
« madame, c’est fini nous deux !
« Comme chante la Périchole,
« je vous aime de tout mon cœur,
« mais — on vous l’a dit à l’école ? —
« le devoir doit rester vainqueur !
« J’aime votre face poupine,
« votre fessier au double mont,
« vos… hélas ! vous êtes youpine
« et j’ai peur de monsieur Drumont ;
« vos yeux brillent comme une paire
« d’escarboucles sous vos sourcils,
« mais enfin monsieur votre père
« n’en était pas moins circoncis !
« Les doctrines antisémites
« on fait dans le peuple romain
« (Dieu tout puissant vous le permîtes !)
« un épouvantable chemin !
« Parbleu ! c’est de l’intolérance !
« Je sais qu’au faubourg Saint-Germain,
« un jour les plus grands noms de France
« des Juifs rechercheront l’hymen :
« on pourra voir une Turenne
« épouser Meyer : mais aussi,
« notez bien cela, grande reine,
« ce sera dans mille an d’ici.
« Quant à moi, devancer la mode
« me paraît d’assez mauvais goût ;
« mon peuple n’est pas très commode,
« fichtre ! il s’en faut du tout au tout !
« Si je concevais le caprice
« à mon sénat peu folichon
« d’exhiber une impératrice
« qui ne mangeât pas de cochon,
« ouais ! cette populace vile
« me dégommerait sans façon,
« et puis moi, sans liste civile,
« je resterai joli garçon !
« Tenez, il me vient une idée :
« (il en vient même aux potentats !)
« ne croyez-vous pas qu’en Judée
« vous seriez mieux qu’en mes Etats !
« Petite absence temporaire !
« D’ailleurs, c’est si beau l’Orient !
« Lisez plutôt l’Itinéraire
« par monsieur de Chateaubriand !…
« Allons, partez et pas de bile !
« Installez-vous bien à Sion,
« achetez une automobile,
« prenez de la distraction !
« Jouez au golf, au polo, faites
« de l’escrime et la charité,
« pour les pauvres donnez des fêtes :
« l’aumône est un sport bien porté !
« Amusez-vous, ma Bérénice,
« patinez, montez à cheval,
« pourquoi n’iriez-vous pas à Nice
« passer le temps du carnaval ?
« Suivez de la philosophie
« les préceptes réconfortants ;
« vous avez ma photographie :
« regardez-là de temps en temps !
« Dans mon cœur reste votre image !…
« Sous ce pli votre passeport
« auquel je joins un humble hommage,
« franco d’emballage et de port ! »
Alors pour simuler les larmes,
il répand quelques gouttes d’eau
sur le vélin, scelle à ses armes,
affranchit,… et court au bordeau
ribauder pour une pistole !
Quand la pauvre fille eut reçu
La très malplaisante épistole
où tant d’espoir était déçu,
elle fit la dyablesse à quatre,
gueula : « Partir, jamais ! jamais ! »,
tempêta, jura, voulu battre
le facteur qui n’en pouvait mais,
cassa douze plats dans sa rage ;
nomma Titus voyou, lascar,
mufle, et puis ma foi ! prit courage
et l’express ! Un beau sleeping-car
la conduisit en Palestine
Suétone, avec un grand succès
mit l’histoire en prose latine
et Jean Racine en vers français !
George FOUREST, La négresse blonde
Malheureusement, cet auteur est assez peu présent sur le Net, je n’ai pû trouver que cette page-ci qui proposait quelques-uns de ses textes: http://www.florilege.free.fr/florilege/fourest/index.htm
(si jamais vous en avez d’autres, je suis preneuse !)
Je ne résiste également pas à vous faire partager le très ingénieux "Le mot et la chose" (A Rome, la morale était soutenue par la distinction entre le verbum et la res, la parole et l’acte) de l’Abbé de l’Atttaignant, disponible ici
Quand aux poèmes de Catulle, vous pourrez en trouver sur le blog de Lionel-Edouard Martin, situé dans mes liens.
Et c’est la citation qui s’appropriera le mot de la fin: "Le latin, c’est intra-utérin". (Mr. F.)