La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

AraignéesJuly 17, 2009 11:00 pm

Soir tourmente

La pluie bafouille aux vitres
et soudain ça te prend
de courir dans tes pas plus loin
pour fuir la main sur nous

tu perds tes yeux dans les autres
ton corps est une idée fixe
ton âme un caillot au centre du front
ta vie refoule dans son amphore
et tu meurs
tu meurs à petites lampées sous tes semelles

ton sang
ton sang rouge parmi les miroirs brisés

________________________

Ce que la mer chante à des milles d’ici
la force de ton ventre, le besoin absolu
de m’ériger en toi
voici que mes bras de mâle amour s’ébranlent
pour les confondre en une seule étendue

ce que la terre dans l’alchimie de ses règnes
abandonne et transmue en noueuses genèses
de même je l’accomplis en homme concret
dans l’arborescence de l’espèce humaine
et le destin qui me lie à toi et aux nôtres

j’étais mort avant de te connaître
ma vie n’aurait jamais été que fil rompu
pour la mémoire et pour la trace
je n’aurais jamais rien su de mon corps d’après la mort
ni des grands fonds de la durée
rien de la tendresse au long cours de tes gestes
cette vie notre éternité qui traverse la mort

et je n’en finis pas d’écouter les mondes
au long de tes hanches…

Gaston Miron

AraignéesJuly 12, 2009 11:02 pm

Leurre

A nouveau lasses, les mains,
à nouveau lasses, les jambes,
obscurité sans fin,
je ris si fort que les murs
pivotent mais c’est un leurre
et je mens, car je pleure.

Trug

Nun wieder müde Hände,
nun wieder müde Beine,
ein Dunkel ohne Ende,
ich lache, dass die Wände
sich drehen, doch dies eine
ist Lüge, denn ich weine.

 

Trop philosophique

Comme ma vie, quand elle descend
et monte, est fantomatique.
Je me vois me faire signe et sans cesse
échapper à celui qui fait signe.

Et je me vois éclat de rire,
puis tristesse profonde,
puis beau parleur frénétique;
mais tout cela retombe.

Et ne fut jamais, de tout temps,
vraiment comme il faudrait.
Je suis élu pour parcourir
de vastes lointains oubliés.

Zu philosophisch

Wie geisterhaft im Sinken
und Steigen ist mein Leben.
Stets seh’ ich mich mir winken,
dem Winkenden entschweben.

Ich seh’ mich als Gelächter,
als tiefe Trauer wieder,
als wilden Redeflechter;
doch alles dies sinkt nieder.

Und ist zu allen Zeiten
wohl niemals recht gewesen.
Ich bin vergessne Weiten
zu wandern auserlesen.

Soir (III)

Soir, que tu es grand
à côté de la sautillante
petitesse du matin,
auquel manquent les sentiments.
L’avoir dans le coeur,
que c’est étrange et beau.
Sa joue est rouge du bonheur
des adieux du soleil.
Doit-il donc avoir honte
de son âme sensible ?

Abend (III)

Abend, wie bist du gross,
verglichen mit der hüpfenden
Kleinheit des Morgens,
dem die Gefühle fehlen.
Ihn im Herzen haben,
wie seltsam schön ist das.
Seine Wange ist rot vor Wonne
über der Sonne Abschiednehmen.
Muss er sich schämen,
so seelenvoll zu sein ?

Robert Walser, traduction Marion Graf

AraignéesJuly 8, 2009 11:28 pm

Très loin

Je voudrais évoquer cette mémoire; mais voilà, presque rien n’en reste; elle s’est effacée. Car elle gît très loin, au fond de mes premières années adolescentes.
Une peau, qui paraissait faite de jasmin… Août, cette soirée… Etait-ce en août ? Je me souviens à peine des yeux. Ils étaient bleus, je crois. Ah oui, d’un bleu de saphir.

 

Autant que possible

Si tu ne peux façonner ta vie comme tu le voudrais, tâche du moins de ne la point avilir par de trop nombreux contacts avec le monde, par trop de gesticulations et de paroles.
Ne la galvaude pas en la traînant de droite et de gauche, en l’exposant à la sottise journalière des relations humaines de la foule, de peur qu’elle ne se transforme ainsi en une étrangère importune.

Constantin Cavafy
, traduction de Marguerite Yourcenar

(lu et traduit en anglais par Daniel Mendelsohn)

AraignéesMay 15, 2009 5:08 pm

Not a red rose or a satin heart.

I give you an onion.
It is a moon wrapped in brown paper.
It promises light
like the careful undressing of love.

Here.
It will blind you with tears
like a lover.
It will make your reflection
a wobbling photo of grief.

I am trying to be truthful.

Not a cute card or a kissogram.

I give you an onion.
Its fierce kiss will stay on your lips,
possessive and faithful
as we are,
for as long as we are.

Take it.
Its platinum loops shrink to a wedding ring,
if you like.
Lethal.
Its scent will cling to your fingers,
cling to your knife.

Carol Ann Duffy (nouvelle Poet Laureate)

* * *

Pas de rose rouge, de cœur en satin.

C’est un oignon que je te donne.
Lune enveloppée de papier kraft.
Promettant lumière
comme l’effeuillage soigneux de l’amour.

Ici.
Par lui, tu seras aveuglé de larmes
comme ceux qui aiment.
Par lui, ton reflet va devenir
Une photo vacillante de chagrin.

Je tente ici d’être honnête.

Pas de carte, de baiser commercial. 

C’est un oignon que je te donne.
Son âpre baiser restera sur tes lèvres,
Possessif et fidèle
semblable à nous,
aussi longtemps que ce nous sera.

Prends-le.
Ses pelures platine se contractent en une alliance,
si tu le veux.
Mortelle.
Son odeur s’attachera à tes doigts,
s’attachera sur ton poignard. 

(traduction personnelle)

AraignéesMay 9, 2009 7:47 pm

"Ainsi, sans que je l’eusse voulu ni cherché, c’était bien une patrie que je retrouvais par moments, et peut-être la plus légitime: un lieu qui m’ouvrait la magique profondeur du Temps".

Philippe Jaccottet, in Paysages avec figures absentes

AraignéesApril 3, 2009 9:54 pm

Devant la coloration des buis rougeoyants ne retentit pas la conversation de tous avec chacun. Aimez la vie, dirait-elle, vie, l’accostée et qui interpelle. Larmes, ne vous laissez pas convaincre d’en finir avec ce délirant.
Sur la colline de gypse gris nous accrocherons les tableaux de ce gueux de siècle, ventre et jambes arrachés.
La nuit dernière encore, nous ne mentions pas à l’herbe ivoirine qui se givrait.


René Char, Chants de la Balandrane

AraignéesFebruary 11, 2009 1:47 pm

Peut-être te suis-je inutile,
Nuit; de l’abîme universel
Je suis sur ta rive jeté
Comme un coquillage sans perle

Ta vague indifférente bat,
Et tu chantes, inconciliable;
Mais tu aimeras, tu apprécieras
Le mensonge de l’inutile coquillage.

Tu vas revêtir ta chasuble,
T’étendre sur le sable auprès de lui,
Y nouer avec des liens indissolubles
La cloche énorme des roulis.

Et les parois du frêle coquillage,
Tu vas les emplir d’un murmure d’écume,
Comme la maison d’un coeur inhabité,
Et de vent, et de pluie, et de brume.

Ossip Mandelstam, traduction François Kérel

AraignéesApril 29, 2008 2:16 pm

 

 

Celui-ci sourd-muet, celui-là aveugle, et cet autre si vieux
peut-être tous les trois sentent-ils sur leur joue
le doux pelage de la nuit. Les garçons noctambules
s’amusent des tours de prestidigitation des étoiles. Toi,
       tu as mis,
tes sandales de lin blanc, verdies par l’herbe,
pour sortir le chien. Quand tu tourneras au coin de la rue,
observe bien ce petit nuage réticent. Il te cache quelque
        chose,
quelque chose, justement, qui sourit encore en toi d’une manière
        inexplicable.

 

Un peu de naïveté

Jours calmes et peuplés d’arbres.
Elle te sied, cette petite brise autour de tes lèvres.
Elle te sied, cette fleur que tu regardes.
Ainsi, ce ne sont pas mensonges que la mer, le
        coucher de soleil,
et cette barque qui vogue dans la roseraie du soir
et ayant uniquement à son bord
une fille à la guitare affligée.
Laisse-moi saisir les ramers
comme si je saisissais deux rayons pourpres oubliés.

 

Amer savoir

Reste, les bras croisés, dans cette pénombre protectrice.
Le gardien de nuit boiteux n’a plus de place où s’asseoir.
        Les chaises,
voici deux semaines qu’on les a vendues. Dehors, dans la
        cour,
on nettoie de gros tonneaux. De lourds remorqueurs mouillent
dans le port. A la maison d’en face,
on entend la voix du speaker de la radio. Je ne veux pas
        entendre.
Moi, je ramasse sur la table les papillons brûlés de
        la nuit, sachant seulement
que tout leur poids est dans leur légèreté.

 

Yannis Ritsos, traduction Gérard Pierrat

AraignéesApril 22, 2008 2:12 pm

Pour un art poétique

Bon dieu de bon dieu que j’ai envie d’écrire un petit poème
Tiens en voilà justement un qui passe
Petit petit petit
viens ici que je t’enfile
sur le fil du collier de mes autres poèmes
viens ici que je t’entube
dans le comprimé de mes oeuvres complètes
viens ici que je t’enpapouète
et que je t’enrime
et que je t’enrythme
et que je t’enlyre
et que je t’enpégase
et que je t’enverse
et que je t’enprose

la vache
il a foutu le camp

Raymond Queneau, in L’Instant fatal (1948)

AraignéesApril 17, 2008 6:31 pm

Le vin

D’un regard il me fit plus belle,
et je pris cette beauté sans remords.
Heureuse, j’avalais une étoile.

Qu’il me réinvente maintenant
à l’image de mon reflet
dans ses yeux. Je danse, je danse
dans les flots de mes ailes soudaines.

Table est table, vin est vin
dans un verre qui est un verre
se dressant, dressé, sur table dressée.
Et moi je suis imaginaire,
sans mesure imaginaire,
jusqu’au sang imaginaire.

Je lui parle de tout ce qu’il veut:
des fourmis qui meurent d’amour
sous l’étoile dent-de-lion.
Je lui jure qu’une rose blanche
arrosée de vin, chantera.

Je ris, je penche la tête
prudente, c’est un premier test.
Et je danse, et je danse encore
dans ma peau tout étonnée,
entre ses bras qui me conçoivent.

Eve de la côte, Vénus de l’écume,
Minerve du front de Jupiter
furent plus réelles que moi.

Quand il ne me regarde plus
je cherche mon reflet
sur le mur. Et je ne vois
qu’un clou privé de tableau.

in Sel (Sol), 1962, traduction Piotr Kaminski

*

Oignon

L’oignon c’est pas pareil.
Il n’a pas d’intestins.
L’oignon n’est que lui-même
foncièrement oignonien.
Oignonesque dehors,
oignoniste jusqu’au coeur,
il peut se regarder,
notre oignon, sans frayeur.

Nous: étranges et sauvages
à peine de peau couverts,
enfer tout enfermé,
anatomie ardente,
et l’oignon n’est qu’oignon,
sans serpentins viscères.
Nudité multitude,
toute en et caetera.

Entité souveraine
et chef-d’oeuvre fini.
L’un mène toujours à l’autre
le grand au plus petit,
celui-ci au prochain
et puis à l’ultérieur.
C’est une fugue concentrique
L’écho plié en choeur.

L’oignon, ça s’applaudit:
le plus beau ventre sur terre
s’enveloppant lui-même
d’auréoles altières.
En nous: nerfs, graisses et veines
mucus et sécrétions.
On nous a refusé
l’abrutie perfection.

in Grand Nombre (Wielka liczba), 1976, traduction Piotr Kaminski

 

-> Lire d’autres extraits ici et

-

AraignéesApril 13, 2008 4:33 pm

Absences

http://surmonchemin.blogspot.com/Belle femme, taciturne, nonchalante,
investie de la pourpre du soir
entre deux paons qui font la roue.
Dehors, devant la porte, les grandes galoches terreuses
du garde forestier. Au-dessus des mâts,
une lune bègue aux aguets.
A présent, il t’incombe de parler à sa place,
mais les mots manquent à des poèmes déjà proférés.

Peut-être bien

Nuit calme. Par la fenêtre, le cygne noir, immobile.
Ses yeux scintillent. La montre arrêtée. Tes doigts et tes
        orteils.
dix plus dix. Voilà au moins qui peut se compter. Mais les
rideaux se sont décolorés.
Le rouge vire au gris. Le cercle des amis rétrécit.
Le jeune laitier est parti pour l’armée. Maria a divorcé.
        Peu à peu,
les portraits des défunts s’entassent au sous-sol
en compagnie des rats et des cafards. Pourtant, si la femme
a démêlé ses cheveux devant le miroir,
c’est peut-être bien qu’une petite musique venait d’en face.

Le poète

Il a beau plonger sa main dans les ténèbres
sa main ne noircit jamais. Sa main
est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira
(car tous s’en vont un jour), j’imagine qu’il restera
un très doux sourire en ce bas-monde,
un sourire qui n’arrêtera pas de dire "oui" et encore "oui"
à tous les espoirs séculaires et démentis.

Yannis Ritsos(1909-1990), Tard bien tard dans la nuit, traduit du grec par Gérard Pierrat

AraignéesFebruary 28, 2008 10:57 am

Petit don gracieux, et comme tombé du ciel, d’un autre amateur de Georges Fourest. (voir la page fourre-tout sur ce dernier ici)

Le vieux saint

Non ei species neque decor.
TERTULLIEN.

Dans notre église autrefois
il était un saint de bois :
l’air bonasse et vénérable,
taillé dans un tronc d’érable
à coup de hache, il avait
écouté plus d’un ave
montant vers lui du pavé ;
tout vermoulu, tout cassé,
le bon Dieu le connaissait
bien et toujours l’exauçait.
À vêpres, quand s’allumaient
les cierges qui tremblotaient,
un peu gourmand, il humait
le bon encens qui fumait
dans l’encensoir parfumé.
Sur toutes choses il aimait,
au beau soir du mois de mai
devant l’autel embaumé
Et quand Noël ramenait
les petits berges frisés,
soëf, il amignottait
Jésus, le doux nouveau-né.
Puis dans l’église fermée
où les vitraux s’éteignaient
lentement il s’endormait
priant pour nos trépassés
le bon Dieu qui l’exauçait !
Mais de Paris est venu,
hideux comme un parvenu,
tout neuf et peinturluré,
un saint de plâtre doré,
un affreux saint qu’ils ont mis
dans la niche où tu dormis,
ô vieux saint, mon vieil ami,
et les sans-cœur ont brûlé
en disant : Il est trop laid !
ton pauvre corps d’exilé.
Mais, vieux saint, je te promets
que je ne prierai jamais
l’intrus, mais toujours à toi
s’en iront mes vœux, à toi,
père qui subis deux fois,
saint de chair et saint de bois,
le martyre pour la foi ;
et quand je mourrai, c’est toi
qui portera dans les cieux
mon âme aux pieds du bon Dieu…

Mission de confiance, je l’ose dire !

Araignées, InterlignesNovember 2, 2007 10:00 am

"Une raison qui ne lâcherait pas en route le sensible, ne serait-ce pas cela, la poésie ?"

Francis Ponge, in Pièces

AraignéesAugust 3, 2007 10:34 am

Nul ne sait

Nous nous sommes regardés

Miroirs et verre
lueurs et larmes

Le jour immobile

Sérénité
aux arbres et sur la mer

Nul ne sait
pourquoi nous existons

 

Nikos-Alexis Aslanoglou (1931-1996): Originaire de Thessalonique. Son oeuvre est mince, allusive, crispée sur le secret de l’homosexualité, obsédée par la solitude et la mort. Sa voix prend toute son ampleur dans le très élégiaque et mystérieux dernier recueil, "Odes au prince", 1981. Traducteur de Rimbaud.

 

Ars poetica

Je veux que le poème soit nuit, errance
dans des rues isolées, des artères
où la vie vient danser. Je veux
qu’il soit combat, non pas musique dénouée
mais passion d’exprimer en soi l’incohérence
le désordre qui prendra feu si l’on ne joue pas
le tout pour le tout

Tandis que les autres, indifférents, sûrs d’eux
se gaspillent ou se préparent le soir
à mourir, toute la nuit je cherche des petits cailloux
incorruptibles dans le monologue de chaque jour
même très usés. Qu’ils brillent
dans leur épaisse obscurité, maigres insectes
hasardeux, que le sens tue
et qu’abreuve le sentiment

 

- les deux poèmes sont extraits du recueil Âge sentimental, traduction de Michel Volkovitch -

AraignéesJuly 31, 2007 7:07 pm

Les copeaux jonchent mon atelier.
Je cherche une balayette.

Je requiers une alliance.
Un abreuvoir. Une traverse.
Pour consolider mes pas.
Entretenir la poussée de mes ongles.

L’ailleurs ne porte pas la vérité.
La prière est aveugle. Le vent est seul
A courber les branches.

Ici je sais.
L’extrémité du conduit.
La table couverte de mots.
Les objets que mon corps effleure.
Les mains sur mon visage.

Au fond de moi.
La présence du poème.

Jean-Michel Bongiraud, Fermentations poétiques

AraignéesJuly 29, 2007 11:23 am

Un jour
nous nous arrêterons
comme un carrosse bleu ciel
au coeur de l’or

nous ne compterons pas
                les chevaux noirs
plus d’addition à faire
plus rien
à distribuer

un bout de bois
dans la main
nous passerons
par le trou noir
              du soleil
qui brûle


Miltos Sakhtouris, in Anthologie de la poésie grecque contemporaine

Araignées, ToilesFebruary 22, 2007 4:06 pm

Oubli ? Oubli. De ces nuits où la lune s’accroche au luth de mes lèvres, où herbes folles parcourent la grève sèche, molle, percée de quelques rayons, sur la terre ferme. Mais… ? Pas de terme ferme pour expliciter la parole. L’oubli d’une musique triste, s’allongeant en alexandrine… Larmes qui s’infusent dans un thé aux agrumes. La lune. Fume ? Fumée des fantômes jouant aux dés, éclairés par les lucioles, et les étoiles, là, paupières déjà mortes. Oubli sortant du réel, déformant à souhait, comme une nuée brève, les mots qui ne sont pas sortis de mes lèvres. Rêve. La nuit passant comme une longue insomnie… Rature, rature. Que voulait-on dire ? Un peu de poussière, là, sur les lignes, et l’aube à la fenêtre, déjà, qui s’étourdit…

* * *

Ces longues nuits d’hiver, où la Lune ocieuse
Tourne si lentement son char tout à l’entour,
Où le Coq si tardif nous annonce le jour,
Où la nuit est année à l’âme soucieuse :

Je fusse mort d’ennui sans ta forme douteuse,
Qui vient, ô doux remède, alléger mon amour,
Et faisant, toute nue, entre mes mains séjour,
Refraîchit ma chaleur, bien qu’elle soit menteuse.

Vraie, tu es farouche et fière en cruauté :
On jouit de ta feinte en toute privauté.
Près d’elle je m’endors, près d’elle je repose:

Rien ne m’est refusé. Le bon sommeil ainsi
Abuse par le faux mon amoureux souci.
S’abuser en amour n’est pas mauvaise chose.

Ronsard, Second Livre des Sonnets pour Hélène, sonnet 41

De fil en aiguille, AraignéesFebruary 20, 2007 7:54 pm

Lever de soleil, TunisieAlors voilà, l’on lit quelques poèmes de Louis, l’on écoute quelques notes de Nick (dans sa Cave, cela va de soi), et tout va mieux, tout empire. Question qui bruisse: quel empire de l’art sur nos vies…

Les oiseaux aux ailes fragiles n’osent répondre, tandis que la nuit lentement tombe. Couleurs de safran et d’orange rongant les ongles de la nuit.

Une image de poubelle incendie (the mercy seat is burning, and I think my head is burning*), monde où nous sommes peut-être tous coupables… où je me crois parfois coupable d’écrire des fables; tout ça n’est pas clair, je le sais. Les images se succèdent dans le rythme surrané des anciens poètes à qui je dois quelques dettes. L’art**,  ce paradoxe né, est utile dans sa non-utilité. Questionnement et paradoxe, malgré le ton de certitude avec lequel on nous sert tout cela, cet empire, à nos pieds… chiffonné. Mais n’est-ce pas aussi la beauté d’une paupière plissée ?

L’univers microcosmé…

Car tout débuta par la Création. Peu importe que je le dise par allusion, d’autres l’ont déjà dit et le diront.

* And in a way I’m yearning to be done with all this measuring of truth… an eye for an eye, a tooth for a tooth, and anyway I told the truth, and I’m not afraid to die. Nick Cave and the Bad Seeds, The Mercy Seat.

** "J’hésite entre le pôle clair et le pôle obscur de l’art", Aragon

_____________________

J’ai chanté tant qu’à me taire
Les oiseaux me soient venus
Sur l’épaule y croyant faire
Voyage dans l’inconnu

J’ai chanté des mots sans robe
Sur un air mal inventé
Ayant mis mon âme folle
Et tous les yeux de l’été

C’était quelque part au monde
Avant l’heure où naît le vent
Les miroirs au creux de l’ombre
N’avaient rien à dire aux gens

C’est toujours un terrain vague
Où s’égarent les secrets
Je ne portais pas mes bagues
Et quelqu’un d’autre pleurait

Nul ici ne s’intéresse
A savoir d’où vous veniez
Les choses n’ont pour adresse
Qu’où les met le chiffonnier

Louis Aragon, XI, Poèmes des années soixante, Les Adieux.

Araignées, Toiles 6:00 pm

Malgré le fait que les deux mots titrés ici riment, aucun éclat de diamant ne bouscule mes portes closes. Anagramme de cavatine: encavait. C’est bien cela, les yeux caves, je cuve mes étoiles d’araignée, récuse mes sentiments attardés vers quelques paupières moites, accuse ce moi qui ne fait rien, qui s’use dans… l’inutilité.

Inutilité d’écrire, même, peut-être… pas moyen de construire une corde sensible sonnant juste avec mes quelques brins d’émotive. Et l’on coupe net, comme Atropos. Râle râle… râlerie. Mais pour éviter de faire sombrer ce message dans le pathos, tenez, voici (même sans lecteur visible, le je continue à se projeter dans un autrui hypothétique, que voulez-vous, c’est automatique, ce jeu-ci):

_________________________

La poésie au rythme des balances
Se déhanche sur des ombres de diamants
Par la Nature écorchés lisses
Au rythme du vent et de la pluie

La poésie – enfin qui s’en soucie –
A mon âme entre ses doigts fragiles
Et le rire dément et triste
Des lumières dans le bleu de la nuit

Et puis va balance ma grande
Des épitaphes aux pauvres épouvantails
Balance te dis-je des croix et des fracas
En mandragores et en palabres

A cueillir entre les lèvres de qui possède
Le rythme des balances et des diamants
Et puis au détour de la rue à l’oeil clos
La paupière dénudée et le fard tranquille

La poésie prend mon bras et trottine
Vers les couteaux et les danses de l’insomnie
Vers que dis-je des ombres de diamants
Et des rêves d’outre-tombe et d’insolence

Ou comment défier la nuit
Et ses pointes adamantines
Où des rêves des rêves expliquent la vie
Par un point - une ligne – un écho qui ravine

Mais déjà l’ombre fait place au soupir
Et l’on range les instruments
D’alcool poétique L’on se démaquille
La paupière dénudée et le fard tranquille

Un peu de vin restant sur l’épaule
Un peu de rien un peu de vie
Dans la paume des vers écrits
Et des fracas d’étoiles rendant ivre.

(poème sorti des tiroirs poussiéreux de l’an dernier… et à mes yeux, certes, trop poussif… passons aux Adieux :)

Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l’eau

Le peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu’il voit
Ce qu’il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voix

Ses secrets partout qu’il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est brisé

Ma vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l’ai quitté
Et les teintes d’aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d’une nuit d’été

Automne automne long automne
Comme le cri du vitrier
De rue en rue et je chantonne
Un air dont lentement s’étonne
Celui qui ne sait plus prier

Mais l’oeil demeure au tard d’hiver
Le transfigurateur du temps
Aux arbres nus rend le jour vert
Et verse aux autres dans son verre
Le vin nouveau d’avoir vingt ans

Louis Aragon, Chagal VI, Les Adieux.

 

AraignéesJanuary 5, 2007 2:42 pm

Eglise Aix en Provence

Le Prisonnier

Les idées de Victor étaient comme des briques: égales, pesantes, aux arêtes vives. Il se mit à l’ouvrage et bâtit une tour superbe. Mais la porte fut oubliée. L’infortuné Victor enfermé par ses briques, ne trouva plus d’issue et périt lentement dans sa prison d’idées.

La Bonne fille

Et chaque nuit, la merveilleuse enfant du geôlier se promenait toute nue dans les cellules et donnait du plaisir à tous les prisonniers. Quel pain d’amour avec le cruchon, la gamelle. Ineffable chaleur, on t’a bien reconnue, va ! Ô poésie, ô fleur de cadenas.

Géo Norge (1898-1990), Les Oignons.

Gouleyant, interférentiel, fricassant, , ayant du "punch" et le faisant brûler, inquiétant, bien sûr, comme tous les tendres qui sont d’affreux cruels (et vice versa), maître-ès-langage, de la composition au contrepoint, de la matière au boyau de chat sous l’archet, il invente, non pas en virtuose (ce qu’il est), mais en magicien. Pierre Seghers 

Une chanson

Une chanson bonne à mâcher
Dure à la dent et douce au cœur.
Ma sœur, il faut pas te fâcher,
            Ma sœur.
 
Une chanson bonne à mâcher
Quand il fait noir, quand il fait peur,
Comme à la lèvre du vacher,
            La fleur.
 
Une chanson bonne à mâcher
Qui aurait le goût du bonheur,
Mon enfance, et de tes ruchers
            L’odeur.

in Les râpes.

AraignéesOctober 31, 2006 1:01 am

      Sa femme a eu plus de succès que lui dans les mémoires collectives, ou du moins, la créature que celle-ci a fait émerger de sa plume; lui ne laisse que son nom gravé "on the grave" à Rome. Et c’est un peu ainsi qu’apparaissent ses vers: ciselés en courbes mouvantes dans la pierre.

 

Sur les lèvres d’un poète je me suis endormi
Rêvant tel un amoureux expert
Au son de son souffle restant en tête ;
Ni dans les recherches ni dans les trouvailles
De mortelles béatitudes ne lui restent,
Mais des nourritures dans les baisers de l’air
Dont les formes hantent les pensées des déserts.
Il regardera de l’aube jusqu’aux ténèbres
Le reflet du lac que le soleil illumine
Les abeilles jaunes dans le lierre fleuri,
On n’y prendra pas garde, et on ne verra pas
Comment les choses existent;
Mais à partir de celles-ci créer il pourra
Créer des formes plus réelles qu’un être vivant,
Embryons d’immortalité !
Une de celles-ci m’a réveillé,
Et j’ai couru pour te porter secours.

*

On a poet’s lips I slept
Dreaming like a love-adept
In the sound his breathing kept;
Nor seeks nor finds he mortal blisses,
But feeds on the aerial kisses
Of shapes that haunt thought’s wildernesses.
He will watch from dawn to gloom
The lake-reflected sun illume
The yellow bees in the ivy-bloom,
Nor heed nor see what things they be;
But from these create he can
Forms more real than living man,
Nurslings of immortality!
One of these awakened me,
And I sped to succour thee.

Percy Bysshe Shelley, in `Prometheus Unbound’ (traduction personnelle)

AraignéesOctober 29, 2006 6:59 pm

     Mon cher et honorable professeur de latin (eh oui, la cavatine est en lettres classiques) outre le fait de nous demander à brûle pourpoint de traduire en latin "Le président des Etats-Unis veut détruire l’Irak", ou de taper sur le bureau en s’exclamant "Putaneus, c’est du datif, datif, daaaatif ! Vous suiveeeez…", nous lit parfois aussi des poèmes plus ou moins érotiques (dont bien sûr Catulle et Martial), ainsi que des petites merveilles qui ont eu tendance à passer aux oubliettes, comme George Fourest et sa Négresse blonde, ouvrage de parodie dont vous avez ci-dessous un extrait, concernant "Titus envoyant sa lettre de rupture à sa gonzesse" (dixit, et c’est le cas de le dire, ledit prof).

Or donc, à la belle youtresse,
Bérénice aux cheveux de nuit,
reine en exil et sa maîtresse,
Titus écrivit ce qui suit :

« — Madame, sans doute votre ire
« va me traiter de galvaudeux
« néanmoins, il faut vous l’écrire !
« madame, c’est fini nous deux !

« Comme chante la Périchole,
« je vous aime de tout mon cœur,
« mais — on vous l’a dit à l’école ? —
« le devoir doit rester vainqueur !

« J’aime votre face poupine,
« votre fessier au double mont,
« vos… hélas ! vous êtes youpine
« et j’ai peur de monsieur Drumont ;

« vos yeux brillent comme une paire
« d’escarboucles sous vos sourcils,
« mais enfin monsieur votre père
« n’en était pas moins circoncis !

« Les doctrines antisémites
« on fait dans le peuple romain
« (Dieu tout puissant vous le permîtes !)
« un épouvantable chemin !

« Parbleu ! c’est de l’intolérance !
« Je sais qu’au faubourg Saint-Germain,
« un jour les plus grands noms de France
« des Juifs rechercheront l’hymen :

« on pourra voir une Turenne
« épouser Meyer : mais aussi,
« notez bien cela, grande reine,
« ce sera dans mille an d’ici.

« Quant à moi, devancer la mode
« me paraît d’assez mauvais goût ;
« mon peuple n’est pas très commode,
« fichtre ! il s’en faut du tout au tout !

« Si je concevais le caprice
« à mon sénat peu folichon
« d’exhiber une impératrice
« qui ne mangeât pas de cochon,

« ouais ! cette populace vile
« me dégommerait sans façon,
« et puis moi, sans liste civile,
« je resterai joli garçon !

« Tenez, il me vient une idée :
« (il en vient même aux potentats !)
« ne croyez-vous pas qu’en Judée
« vous seriez mieux qu’en mes Etats !

« Petite absence temporaire !
« D’ailleurs, c’est si beau l’Orient !
« Lisez plutôt l’Itinéraire
« par monsieur de Chateaubriand !…

« Allons, partez et pas de bile !
« Installez-vous bien à Sion,
« achetez une automobile,
« prenez de la distraction !

« Jouez au golf, au polo, faites
« de l’escrime et la charité,
« pour les pauvres donnez des fêtes :
« l’aumône est un sport bien porté !

« Amusez-vous, ma Bérénice,
« patinez, montez à cheval,
« pourquoi n’iriez-vous pas à Nice
« passer le temps du carnaval ?

« Suivez de la philosophie
« les préceptes réconfortants ;
« vous avez ma photographie :
« regardez-là de temps en temps !

« Dans mon cœur reste votre image !…
« Sous ce pli votre passeport
« auquel je joins un humble hommage,
« franco d’emballage et de port ! »

Alors pour simuler les larmes,
il répand quelques gouttes d’eau
sur le vélin, scelle à ses armes,
affranchit,… et court au bordeau

ribauder pour une pistole !
Quand la pauvre fille eut reçu
La très malplaisante épistole
où tant d’espoir était déçu,

elle fit la dyablesse à quatre,
gueula : « Partir, jamais ! jamais ! »,
tempêta, jura, voulu battre
le facteur qui n’en pouvait mais,

cassa douze plats dans sa rage ;
nomma Titus voyou, lascar,
mufle, et puis ma foi ! prit courage
et l’express ! Un beau sleeping-car

la conduisit en Palestine
Suétone, avec un grand succès
mit l’histoire en prose latine
et Jean Racine en vers français !

George FOUREST, La négresse blonde

 

Malheureusement, cet auteur est assez peu présent sur le Net, je n’ai pû trouver que cette page-ci qui proposait quelques-uns de ses textes: http://www.florilege.free.fr/florilege/fourest/index.htm
(si jamais vous en avez d’autres, je suis preneuse !)

Je ne résiste également pas à vous faire partager le très ingénieux "Le mot et la chose" (A Rome, la morale était soutenue par la distinction entre le verbum et la res, la parole et l’acte) de l’Abbé de l’Atttaignant, disponible ici

Quand aux poèmes de Catulle, vous pourrez en trouver sur le blog de Lionel-Edouard Martin, situé dans mes liens.

Et c’est la citation qui s’appropriera le mot de la fin: "Le latin,  c’est intra-utérin". (Mr. F.)  

De fil en aiguille, AraignéesAugust 31, 2006 10:40 pm

Toujours Mandelstam, toujours, oui, une ligne poétique, en attendant que ma voix ne fasse pendant un moment silence, dans le gouffre de la rentrée, des automnes, des virgules qui s’espacent, point par point… au comble de l’écriture… de la recherche du mot qui pourrait tout dire, et qui pourrait tout ensevelir. J’entre comme qui dirait au tombeau, avec mes mots en valise, des livres pour souscrire, et cette damnée dame que l’on nomme poésie.

Il faudra je le sens d’ailleurs que je m’explique un jour d’insomnie sur le pourquoi du comment du parce que poétique. Peut-être… tout simplement à vivre. Survivre. Comme ont su survivre les chants d’Ossip, dans le terrible grenier à déshumanisation. Petit rappel biographique, Mandelstam est mort en 1938, non loin de Vladivostok, aux portes des "quais de l’enfer" de la Kolyma, qu’a décrit Varlam Chalamov dans ses Récits. Et où un des textes est consacré à la mémoire du poète mourant, disant qu'’il ne vivait pas pour la poésie, il vivait par elle. Il lui était donné de savoir avant de mourir que la vie c’était l’inspiration." (Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, Cherry-Brandy)

Silence.

Les mots sont des pierres, "voix de la matière" autant que matière de la voix.

Je suis ma foi plutôt d’accord avec la vision de Mandelstam. Mais peste soit de la théorie, rien ne vaut que de lire:

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Par charité et par pitié, ô France, veuille
M’accorder ta terre et toi, chèvrefeuille,

La vérité de tes colombes, le mensonge
Des vignerons nains et la gaze où leurs mots plongent.

Ton air si bien taillé, quand vient décembre,
Est riche d’argent et mortifié tout ensemble.

Violette en la prison (l’infini, quel vertige !).
Une chanson moqueuse, insouciante, voltige –

Où les rois jadis étaient balayés
Par la rue torve et bouillonnante de juillet…

Mais aujourd’hui à Paris, à Chartres, en Arles,
C’est le bon Charlie Chaplin qui règne et s’installe :

En melon et comme articulé il insiste,
Distraitement précis, auprès de la fleuriste…

Ossip Mandelstam

 

Edit: ayant posté cet article rapidement, je ne m’étais pas rendue compte que le poème initial avait déjà sa place dans un autre message.  Changement de poème, donc, ne vous étonnez pas. Signé, l’étourdie.

AraignéesAugust 30, 2006 6:24 pm

Pierre Loubière (1913-1979)

Poète aveyronnais qui remporta de nombreux prix, mais est désormais tombé dans l’oubli. Connaissant une personne ayant été amie avec ce poète, je milite pour la réédition de ses recueils… dès que mes contacts au niveau de l’édition seront plus fournis.

 

Plain-chant

J’aiguiserai l’espoir
Sur la plus haute feuille
La joie au tranchant clair
Des ailes d’un bouvreuil

Sur la toison des mers
Tous les amours du monde
La paix et l’amitié
Aux forges de la terre

J’aiguiserai l’oubli
Au velours des légendes
L’aventure et le rêve
Aux vitres de la nuit

Sur l’anneau des saisons
Les feux de la beauté
A la pointe des vents
L’ardente liberté

Aux meules de la mort
J’aiguiserai le temps
Le désir au fuseau
Lisse et blanc de ton corps

La jeunesse perdue
Aux signes de l’orage
La vérité recluse
A la proue des visages

J’aiguiserai le verbe
Aux coupes de soleil
L’enfance retrouvée
Aux craies de l’arc en ciel

Solitude et silence
A la ferveur des lampes
Et la vieille sagesse
Aux grains de la patience

L’innocence à la croix
Et le mystère aux nombres
Plaisir, pitié, folie
Sur les paumes de l’ombre

Mais à quoi, poésie,
Puis je aiguiser ton chant
Toi qui avive tout
Et gerbe l’infini

De la lumière et de sang ?

De fil en aiguille, AraignéesAugust 24, 2006 7:07 pm

Soupir. Inspirer, expirer. Voilà ce que c’est que la vie. Et nous qui écrivons, futiles, en cherchant à être inspiré par quelque entité, divine ou poétique. En papillonnant de mot à mot, sans réellement se fixer sur une idée, sans réellement la butiner, la presser de tout son lot de couleurs et de fruits. Après tout, ça n’est que de la matière… grise. Mais peut-être est-ce là la bonne recette artistique:

Henri Matisse

Ingrédients:

1 support de votre choix - la cervelle, un bout de papier, une toile, un magnétophone, etc -
1 nombre raisonnable de matière grise - diplômes non requis -
1 ou 2 (mais n’en abusez pas) de grains de folie
Un nombre allant de 1 à l’indéterminé pour les sujets abordés. Quelques zestes d’égoïsme et d’égocentrisme
1 beau drapeau des caractéristiques humaines, à piocher au choix.

A ceci vous pouvez rajouter (liste non exhaustive):

Une bonne dose d’humour/autodérision
Des références que personne d’autre que vous ne pourra comprendre
Une tendance au paradoxe


Le tout étant de se rappeler de se faire soi-même sa propre idée et ne pas penser que la création peut se ramener à quelques règles dictées par Boileau ou autres cuisiniers.

Et pour que ce message ne soit tout de même pas (trop) inutile, un poème d’Aragon sur Matisse.

De fil en aiguille, AraignéesAugust 23, 2006 11:40 pm

Eolienne grecque

Les yeux qui glissent sur les pages. Sirènes, toujours *, à l’écart des vies terriennes, ne pensant plus qu’au niveau des ailes (rappelons que les sirènes avant d’être des dames poissons étaient plutôt des demoiselles façon pinsons ou harpies, c’est selon) ou de l’écume de la mer. Ecume de la mer, rappelant Aphrodite. Vénus de Milo, que son découvreur couvrait la nuit de caresses sur la poitrine. Le peuple grec a gardé son goût des chairs mythiques, preuve en est de ce Pygmalion des temps modernes. Souvenir:

Pygmalion vivait sans compagne, célibataire ; jamais une épouse n’avait partagé sa couche. Cependant, grâce à une habileté merveilleuse, il réussit à sculpter dans l’ivoire blanc comme la neige un corps de femme d’une telle beauté que la nature n’en peut créer de semblable et il devint amoureux de son oeuvre. C’est une vierge qui a toutes les apparences de la réalité ; on dirait qu’elle est vivante et que, sans la pudeur qui la retient, elle voudrait se mouvoir ; tant l’art se dissimule à force d’art. Emerveillé, Pygmalion s’enflamme pour cette image ; souvent il approche ses mains du chef-d’oeuvre pour s’assurer si c’est là de la chair ou de l’ivoire et il ne peut encore convenir que ce soit de l’ivoire. Il donne des baisers à sa statue et il s’imagine qu’elle les rend ; il lui parle, il la serre dans ses bras ; il se figure que la chair cède au contact de ses doigts et il craint qu’ils ne laissent une empreinte livide sur les membres qu’ils ont pressés

- Ovide, Les Métamorphoses Livre X, traduction Georges Lafaye -

*

Eaux vides ? Les yeux glissent vers les cartes de la mer Egée. Soupir, soupir salé… on aimerait tant y retourner. Souvenir. Envie.

- Ta poitrine sur ma poitrine,
Hein ? nous irions,
Ayant de l’air plein la narine,
Aux frais rayons

Du bon matin bleu, qui vous baigne
Du vin de jour ?…
Quand tout le bois frissonnant saigne
Muet d’amour

Chair des eaux, clair de mots. Grèce, sans élégie, tu m’es chère, en peu de mots. Comme ceux de Rimbaud.

AraignéesAugust 22, 2006 5:30 pm

Mélange de feu et de glace, langue russe, telle un contraste dans sa traduction française, ne demandant pas d’autre poète qu’Ossip Emilievitch Mandelstam (Осип Эмильевич Мандельштам) pour raconter les histoires des désenchantés et des enchanteurs, sur les murmures de nos vies, sur les murmures de cette époque de sang et d’eau vive.

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Déverse-toi, Volga, verse-toi vite,
Foudre frappe les toits partout,
Cognez grêlons, cognez aux vitres,
Et toi fille aux sourcils noirs, à Moscou
Tiens haut ta tête avec mérite.

L’enchanteur en secret mêla au lait,
Des roses noires, du lilas mauve ou neige,
D’une poudre de perles et duvet
Il a fait surgir ces joues fraîches,
Et ces lèvres d’un murmure sont nées ;

Comment put-elle dénoue, dénoue-la-
Semblable beauté de corneille
Venir d’un radja indien, d’un radja ?
A Alexeï Mikhaïlytch, à l’oreille,
Cours donc le confier ma Volga.

Inégales-pour leurs péchés, leurs péchés-
Les rives s’opposent toujours,
Et très haut dans le ciel, vers les sommets
Volent des autours au sang lourd
Par delà les isbas dressées

Ah, je ne peux plus regarder, regarder
Ces rives vertes et grisâtres :
On dirait qu’à travers les près, les près,
Des faucheurs un peu fous se hâtent.
Par l’averse, en arc, les près sont fauchés

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A travers les rues de Kiev la hantée
Quelle est cette femme cherchant son homme ?
Mais sur ses joues de cire n’a roulé
Aucune larme, on dirait un fantôme.

Pour lire dans la main, plus de tsiganes,
Au parc les violons ont fui le décor,
Les chevaux du boulevard ont rendu l’âme,
Les tilleuls seigneuriaux sentent la mort.

Avec le dernier tram les soldats rouges
Quittaient tous la ville, sans se sauver,
Et une capote cria, farouche :
On s’ra bientôt de retour, vous savez !


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Et Ossip sera bientôt de retour lui aussi, ne serait-ce que pour apporter quelques renseignements supplémentaires sur ce grand poète aux vocables souples mais durs, au destin somme toute tragique, celle de toute une époque russe.    

AraignéesAugust 21, 2006 4:32 pm

Relisant en ce moment Les Contemplations du père Hugo, j’ai été frappée par l’un des cortèges du poème intitulée "Réponse à un acte d’accusation", dont est extraite la célèbre citation du bonnet rouge. Mais, connaît-on aussi bien la description du mot qui pour le poète a toujours été vivant, et par là-même vecteur de la vie, de sa vie et son combat de romantique démocrate (d’où le titre: Hugo s’explique face aux détracteurs d’Hernani, qui n’ont pas su voir que pour lui romantisme allait de pair avec conviction démocratique) ? Dans tous les cas, Hugo nous apparaît ici comme le dresseur de drapeau par excellence, drapeau de patchwork historique et littéraire cousu par le fil hugolien.

Quand je sortis du collège, du thème,
Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ;
Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
La poésie était la monarchie ; un mot
Etait un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,
Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
La langue était l’État avant quatre-vingt-neuf ;
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F ;
N’exprimant que la vie abjecte et familière,
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
Racine regardait ces marauds de travers ;
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l’encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d’azur !

Et pour ceux qui voudraient lire le poème en entier, c’est par ici.

AraignéesAugust 19, 2006 7:01 pm

… ce ne sera pas moi en tout cas qui jouera ici le rôle du Messie. Même si, les ennemis, ou plutôt les indifférents de Dame Poésie sont nombreux. Pour le plaisir, et pour ouvrir cette section "Poésie", un poème de Louis Aragon, extrait de son recueil "Les Poètes".

Le Montreur

Ici danse le zéro vide
L’absence ronde
Le vent blanc
Le repos clair de la pensée

Et peut-être avez-vous assez
De ce joli monde à sanglots

Ah qui nous débarrassera dites-vous des poètes

Mesdames messieurs
Vous vous faites de la poésie apparemment une idée
Sommaire et je vais ouvrez bien les yeux
Avoir à vous en montrer une sorte
Qui n’est plus de votre habitude

Mais regardez encore un peu
Ce beau néant de ma lunette
Ah si vous aviez l’âme honnête
Il vous suffirait de ce feu
Comme une bouche que tu baises
Comme un coup de poing sur le front
Comme la chute d’un marron
      Dans la braise
Le soleil de la vérité
Cède à la lune du mensonge
Passons passons passons l’éponge
Eclaire ta voix pour chanter

Ici danse le zéro vide
L’absence ronde
Le vent blanc