Je vivais d’à quoi bon, de mots étroits; je ne savais pas pourquoi, car entre les portes, les images ne passaient pas. Alors je préférais voyager sous le vent, le vague battement
Du ciel lointain.
A pas précautionneux, je m’avance. Déjà sous mes pieds roulent les cailloux, de ceux qui empêchent de parler, tant leur réalité est dure de clarté.
Je polis la route à coups de langue. Tant et si bien qu’elle brille, feutrée. Mes ego s’y penchent, s’y retrouvent, ici ou là déformés.
Mais déjà le bruit du monde coupe les arbres. Il faut filer, l’ego sous le bras, la gorge qui gratte (les poussières du temps, pour cela, sont adroites).
Et puis, le désir d’en construire, plus loin, une réplique
A suivre
Un peu de matériel, pour y poser ma joue. Oublier les phrases et les lettres, et caresser ton cou, monde-cheval, trop sauvagement bien dressé
- et rendre, pourquoi pas, la liberté ? -
Je me cherche, en bout de ligne; et pour quoi faire ? demande la petite fille. Au lac la carpe baille, des petits points de soleil pigmentent l’eau, tâchent l’herbe, un livre se fait refermer, c’est l’été ou presque.
Présent miniaturisé. Un ressort de sécurité m’empêche de plonger tout à fait ma ligne pour attraper le passé.
La petite fille joue, des amoureux s’enlacent, le lecteur s’en va, et puis et puis voilà.
Forain, cœur, basilique, ciel bleu et fille triste, rions ensemble tous en rond sous l’arc de ma pupille, tirons à la carabine les cloches pour qu’un son un seul résonne bien profond au fond de la gorge, et que chante un oiseau, stupide branche, au passant émoustillé.
Il y a tant à voir, et tant à pardonner Au monde d’être si peu réel, si abandonné
A notre propre réalité
Trinquons ! me dit ce p’tit gars, et moi déjà je cours je file d’autres manèges pour manigancer un rendez-vous avec le ciel, celui d’il y a trois jours, sous lequel se sont mis à couvert tant de souvenirs.
Ah mais vraiment j’ai la tête qui tourne, vite un point fixe, please please, souffle le voyageur de jour, de nuit, face aux gaz étoilés des routes… si lointaines, si proches…
au coude à coude
…
La nuit transpire de mes idées, elle en a marre de vagabonder dans le lit des insomnies. Elle ne sait pas à quoi tout cela rime. Bientôt les cloches vont chanter, la lune pourra se rendormir à l’abri du soleil, l’on bâtira de nouvelles mythologies, exhumations organiques.
A quoi tout cela rime ? La lune semble avoir un rire bosselé Avant de disparaître
Nouvelle journée.
Je reconnais… j’ai parfois de ces instincts cruels ou du moins jugés comme tels, caressé d’une griffe les vitres du temps. Posant ma joue froide contre les fenêtres, j’écoutais les plaintes défragmentées qui se faisaient entendre, par-delà le souvenir.
Ce discours, c’était mon cœur.
Raturé d’expressions, de mimiques et de compromissions…
Hélas, un petit vent frais, ô léger, léger,
Soufflant sur les métaphores et les langues arrachées
M’évitait de trop pleurer.
Je le reconnais. Je suis parfois optimiste, à tourner ma langue comme une toupie, en en faisant tinter ensemble les débris Contre le ciel vacillant D’organismes.
J’ai quelques poignées de souvenirs. Mais qu’en faire: des bijoux posés au coin du lit, un miroir noir et puis gris, des pigeons qui s’envolent, des meubles époussetés, des phrases des phrases à regarder
Comme une pupille de chat
Lentement se rétracte
Je bats mon coeur
Où se dénudent les joues incandescentes
Des synapses sans morale
Des jours durant
Ah et puis vivre
De silence blanc
Mort, mort, mort
De l’ombre se resouviennent
J’ai planté mes dents
Dans la chair de l’être
Un dieu lentement me berce
Dans le creuset de feuilles mortes
-J’en ferai de l’or ! me dit la lune
Qui narquoisement se vautre
Dans un ciel bleu azur azur
Azur
Recrachant très élégamment
Les écorces de ces mots purs
"Chier doncques nous fault davant que […] torcher".
Si Rabelais prenait le terme torcher dans son sens "propre", nous khagneux de France et de Navarre pouvons le prendre dans ses sens modernes: j’ai moi-même chié ce concours, et sans nul doute en chierai encore à partir de septembre, consommant (presque) tout mon temps "en lettres et honeste sçavoir".
(pas de mises à jour prévues, doncques)
L’oiseau chantait, et je me sentais bête
De ne pas comprendre
La couleur des arbres.
Une pièce spéciale me connaît depuis quelques temps (je n’ose dire toujours). Dans celle-ci, il y a du silence collé aux murs. Parfois, j’en arrache un pan, et n’entends même plus mon coeur battre.
Les mots que j’exprime alors s’étouffent, comme si emballés de soir, qui ne glisserait pas.
Ce n’est pas comme si Sourde j’étais devenue. Je sens juste l’enveloppe du silence. J’envoie parfois, comme au squash, des paroles, qui s’en vont rebondir sur le mur. Lestées de leur poids de silence, je peux les remettre dans ma poche (qui souvent se troue, tant certaines sont devenues lourdes; j’en ai le souvenir).
J’ai peur parfois que tout ce poids ne m’engloutisse. Alors je respire et songe à ces tip-tap, à cette musique, que font d’ordinaire les balles de paroles, les claquements de langues, les cris de sang ou de sexe; J’en pleure. Mais en silence. C’est la règle.
Je ne dirai pas comment je sors de cette pièce, car je ne le sais pas moi-même.
Chalamov, Varlam (1907-1982). Vingt-deux ans ans dans les camps du Goulag, et notamment dans cette Kolyma qui donne prétexte, et rend nécessaire, ses Récits, où "le lecteur ne s’identifie pas à l’auteur, à l’écrivain (qui "sait tout et entraîne le lecteur à sa suite), mais au détenu. A un homme enfermé dans les conditions du récit. On a pas le choix". (André Siniavski)
"Le dîner venait de se terminer. Glébov avait léché sa gamelle sans hâte, il avait ramassé les miettes de pain restées sur la table dans sa main gauche et l’avait portée à sa bouche pour lécher soigneusement les miettes qu’il avait dans sa paume. Il restait là sans avaler et sentait sa salive envelopper la minuscule boulette de pain d’une masse épaisse et avide. Glébov aurait été incapable de dire si c’était bon. Le goût, c’est quelque chose de différent, de terriblement pauvre par rapport à cette sensation passionnée, synonyme d’oubli, que donne la nourriture. Glébov ne se dépêchait pas d’avaler: le pain fondait tout seul dans sa bouche, et il fondait vite. [Lire la suite]"
Ah, oui, la tristesse; de celle qui lasse, comme la lueur des néons. Bref. Lassant de ne pouvoir écrire. Peut-être faudrait-il que je sois meilleure lectrice: les arbres recommencent à avoir des feuilles.
Céline, Louis-Ferdinand (1894-1961). Faut pas croire, c’est du travail, l’argot. Ca se rapprocherait même de la poésie, quand c’est Céline qui le manipule, lui appuie dessus, pour lui faire sortir ses beautés vénéneuses, ses caniches amoureux, ses coliques et ses fuites. Un vrai Ulysse, ce Bardamu. Une épopée réaliste, oui, oui, qui s’alimente de la langue, la donne comme vraie héroïne. Tout ça donnerait l’impression que ses textes sont vivants, mais ils le sont comme des éclopés, qui braillent et qui fuient clopin-clopant. A nous, lecteurs, de ne pas fuir notre propre reflet.
Borges, Jorge Luis (1899-1986). A lui seul, une bibliothèque, un Homère. Quelque figure fantastique, telle que le Minotaure. On entre dans son labyrinthe, dont chaque récit est un couloir, et d’étranges inscriptions au mur, celles d’anciens auteurs oubliés, renfermés dans leurs pages, se laissent palper, par nous pauvres aveugles de la réalité. Le fil d’Ariane, se sont ses thèmes de prédilection, comme la figure de l’auteur, le labyrinthe (matériel ou psychique), le temps comme une vague de sable, la bibliothèque, l’enquête. C’est avant tout un lecteur, prodigieux, lucide, qui réécrit dans son creuset d’alchimiste la réalité.
Beckett Samuel (1906-1989) "Quelque chose suit son cours", dit Clow dans Fin de partie. "Ca va finir, bientôt". Des dialogues entre sourds et aveugles, qui attendent que ça finisse. Ce qui suit son cours, c’est un soliloque, où les mots se répondent (de nombreux vers blancs se repèrent, surtout il me semble en français) où l’on se renvoit son propre écho, car que ce soit dans le ciel ou chez autrui, il n’y a personne. Ca en devient comique. De même comique est ma tentative de dire ce que Beckett écrit, car il ne fait que dire la parole, la seule compagnie, mordante, mais apaisante de par sa présence même.
M’auto-proclamant trop tendre pour la critique qui hâche (et souvent fâche), il n’y aura dans cet abécédaire que quelques lignes sur des auteurs que j’apprécie. Comme la plupart de ce qui se trouve ici, ce sera bref et fragmentaire.
Aragon Louis (1897-1982). En voilà un qui en a construit, des châteaux en Espagne. Le mensonge et son acolyte, l’imaginaire, se trouvent sans cesse sous ses doigts, très habiles en passant à taper le rythme d’une chanson ou d’une phrase. On peut lui faire le même reproche qu’à Hugo, qu’il admirait: l’emphase et l’engagement grandiloquent (en politique, pour le meilleur comme pour le pire), la réécriture sans cesse du moi, à travers vers ou personnages. Car il est, tout à la fois, poète, romancier et dramaturge (y compris et surtout de sa propre vie): dans ses vers une sorte de mise en scène (palpable dans le "Prologue" du recueil Les poètes), dans ses romans une prose qui agit comme miroir (ne serait-ce qu’en étant parfois prose poétique et en s’alimentant des romans d’Elsa), dans ses oeuvres enfin un mélange de formes diverses (je pense notamment à Théâtre/Roman) qui forment le terreau de cette "vraie vie, enfin retrouvée" qu’est la littérature. Le titre de sa fresque, "Le monde réel", se réfère, dans tous les cas, à cette réalité ambigüe, qui est l’essence même d’Aragon, dont la vérité est comme celle d’un personnage de théâtre, avançant masqué, et montrant par là-même plus qu’il ne le ferait dépouillé.
Le long du tapis rouge, tu te roules, enjambes les poussières, et enfin ouvre la fenêtre De tes yeux J’aperçois ton coeur, ce corps offert
C’est étrange parce que, quitte à écrire pour écrire, autant amasser ici les thèmes qui titillent mon oreille, coupant d’une seconde le souffle qui se fait naturellement. Parce que, voilà, parfois l’on lève la tête de la page, de l’oreiller, des pensées, et une belle phrase tombe là, du plafond, danse son petit tango affriolant, et puis s’en va. On se dit qu’on la retiendra, qu’un bout de sa jupe restera entre nos doigts, qu’un ongle au pire a tâté de sa sueur, etc etc. Etc etc, tic et tac, je ne vous fais pas de dessin, les heures avancent comme le souffle, et la bobine du souvenir se débine. Et c’est tout autant difficile de dire ses effilochements que d’écrire que le souvenir n’est plus déjà qu’un souvenir lui-même…
Voilà l’idée. Etre à l’extérieur d’une salle de concert, le vent rapportant la rumeur de l’orchestre. Et parfois les voitures passent, éclaboussent la rue de lumière froide. Les passants, rares, redoublent l’obscurité de leurs manteaux, de leurs regards. La poésie des feuilles tombant sur l’asphalte est fabriquée. Voilà l’idée. Y a pas de billet pour le métro. Impossible de s’enfuir. Alors faut rester là, dans la course des syllabes. A côté le jardin public a éteint ses fontaines et ses oiseaux. Tout ou presque se niche dans la maison ou les branchages. C’est comme une marche du regard et de l’ouïe dans les rues aveugles, qu’on s’entraîne à écrire, en boitant, en mendiant, la réalité…
M’écrire devient difficile. Je rédige, coupe, écoute, crise. Les yeux contre le réel du fictif. Le rêve se rationalise. Et il y a toujours trop de mots pour le dire.
Le bruit de la machine à laver. Les pages qui craquent. Le tic-tac.
Un bruit de sens. Un bruit de sacs, que l’on entasse, dans les coins de sa mémoire. Gravier de Sisyphe, tapis de feuilles sur le sol, sans un cri.
Vacances, où l’on travaille. Centaine de débroussaillages, feuilles sur images. Je me tapis dans ce voyage.
Un grand vent secoue les feuilles. Dehors, dans la cour, du béton s’alourdit. J’ai rêvé cette nuit d’une colle de français où se prononçait le terme d’apophtegme. Ce matin cela dit, lors de la véritable colle, le mot n’est pas sorti.
Le rêve est cet endroit où le mot est présent (écrivis-je en apophtegemisant). Il y a toujours ce rêve d’absence dans la réalité de la feuille, du fil, du goudron. Tout gémit sous la feuille et son fil noir.
Et moi, obsédée que je suis par l’écriture comme sujet de devoir, j’écris par mystère.
Et puis j’aurais beaucoup de choses à dire, et puis rien. Parce que je suis incapable d’élargir les faits jusqu’au centre du langage. Parce que je suis dans une optique khâgneuse me fixant oeillères sur doigts. Parce que le néon du CDI est lâche, sans chaleur. Et que l’on commence à sortir châles et autres manteaux. Qu’il y a le bord des cils, le bord des pages. Qu’un mot déjà vite tournoie, quand à l’extérieur de la classe une feuille dans le vent passe. Alternances, sans le savoir, entre vide et pensée. Je serais tentée de dire entre être et non-être - et je retourne à Platon et à son Sophiste, sans en avoir l’air -.
Je ne peux qu’écrire. En faisant semblant. Semblant d’être. Sérieux d’opérette. Une pointe dans le crayon, hébétude du sens. Le sang se répète. Dans les doubles-artères. Les faits, rien que les faits: coeur qui bat sous la couette. C’est un brin vulgaire. Un brin pas clair. Brin de phrase comme un brin d’herbe: orge de l’organisme.
Aucun son. Aucune lettre. Aucun je de tes lèvres. Ecrire. Faire semblant d’y voir. Ivoire des lettres, noirceur des pages. Les échos qui s’appellent, contradictoires. Et l’on se perd. Car tout y est, déjà.
Reprise: la littérature naît quand le trouble des définitions s’installe. - une goutte d’eau sur les toiles -
Et tout ça n’a en fait pas d’importance.
Je vis entre parenthèses, c’est-à-dire en dehors des phrases, à l’intérieur même du sens.
"We don’t need no education
We don’t need no thought-control
No dark sarcasm in the classroom
Teachers leave them kids alone…
All in all it’s just another brick in the wall’ *
Sarcastique, cette année le sera: préparer un concours où l’on a 1.333% de chances de réussir paraît ironique. Pourtant, le plus intéressant n’est pas là: il faudra briser le mur du son, c’est-à-dire celui des mots, tout en restant une entité imbricable et sans, excusez l’expression, "péter un cable".
Je file prolonger mes études sur la brique rose de Toulouse. D’autres perspectives sur matériau solide se tisseront, sans aucun doute. Et quelque vent, de peur et de joie, dans les bâtiments et les feuilles soufflera.
* Pink Floyd, The Wall.
J’aime le bruissement des pages, mièvre et studieux. Tel un claquement doux, un coup de fouet perçu par le masochiste, c’est une pensée qui se tourne, se détourne, dans le bruit. Toute l’onde des plaisirs et des baillements s’inspirant des murmures, qu’ils émergent en paroles ou en pensées. Un grésillement dans la pensée avant que la parole ne sorte des lèvres, et le frémissement naît. Ou l’inverse. L’on ne sait pas, ou plus.
Je lève la tête vers les néons qui me permettent de lire. Leur électricité est petite fille de l’activité dite électrique du cerveau humain. Les activités, et le murmure. Les murmures de l’activité. Lire, et écrire, comme un courant alternatif. C’est-à-dire un sens variant entre positif et négatif, comme le bruissement d’une page, futile et sérieux.