La Cavatine -étoiles d’eau, odes aux étoiles-

InterlignesJuly 13, 2009 4:49 pm

Ce qu’il me reste en tête, des vers lus et relus tout la journée, c’est toujours l’effort impossible de les dire : l’impossibilité de les retenir. Je pense à cela aujourd’hui passé à relire Aragon, et combien chaque vers porte en lui d’innombrables ; Les Yeux d’Elsa comme somme poétique, oui, anthologie de toute la lyrique courtoise du passé et sans doute du futur. Et peut-être que toute poésie est cela, mémoire de tout ce qui la précède, archives vivantes. Peut-être que toute lecture est cela encore : lire le palimpseste du réel écrit en toutes lettres, et du réel qu’on imagine par la littérature qui en porte la charge. Alors, tels vers que je lis et qui fait revenir avec eux, je le sais, le souvenir de tant d’autres, et Ronsard comme Rotrou, ou Hugo, Verlaine et même Bossuet, je le crois ; mais impossible littéralement de les reconnaître en tant que tels. Je lis plutôt toujours le fantôme toujours plus séparé de moi d’un vers possible que j’aurais pu lire ; que j’aurais sans doute dû lire. Comme à chaque fois, impossibilité de retenir les vers (et je sais bien que dans le passé, les étudiants les moins doués possédaient une somme de texte en mémoire prodigieuse - je sais bien que cette mémoire me manque, comme un membre amputé qui gratte) - l’impossibilité physique de retenir au sens propre toute cette matière vivante et glissante en moi. Quand j’écris, ce n’est toujours que pour les retrouver, avais-je pensé une fois, pour me chercher des excuses, une raison d’espérer. Et pourquoi pas. Et dans la douleur de cette impossibilité je fonde des lignes toujours vides de ce qu’elles appellent, dans le désir de rejoindre un phrasé (ou une image (ou un rythme)) que je ne saurais retrouver que dans l’absence, l’oubli toujours recommencé d’un oubli sans objet, puisque je sais bien ce que j’oublie, mais j’ignore ce qui s’oublie avec lui.

« “Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous les bouquets.” » Mallarmé

Dans la terre devant moi dressé comme des sillons penchés vers le vide, ce que j’arpente en tous sens, c’est moins la réécriture de ces vers, que le dehors de l’oubli, sans contour et sans forme, musique sans mélodie et presque sans note d’un bouquet où manqueraient les fleurs, mais persisteraient leurs parfums tenaces et douloureux.

http://www.arnaudmaisetti.net/spip/spip.php?article124

InterlignesJune 13, 2009 9:27 pm

"Je ne fais que lire, écrire, rêver - ce que je ne souhaite à personne."

Paris, novembre 1907, à son frère 

 

"Je n’ai aucun sentiment précis à l’égard de la société, de Dieu et de l’homme - mais j’aime avec d’autant plus de force la vie, la foi et l’amour".

Paris, lettre du 24 avril 1908, adressée à Vladimir Hippius

 

Revue Europe, Ossip Mandelstam 

InterlignesJuly 26, 2008 1:55 pm

Or, le silence, le blanc, est la plus forte ponctuation.

 

Pascal Quignard, Une gêne technique à l’égard des fragments - Essai sur Jean de la Bruyère -

InterlignesApril 16, 2008 3:19 pm

"Par ailleurs, je ne sais pas si vous l’avez remarqué vous aussi, en général, s’il y a quelque chose qui te frappe comme une révélation, tu peux parier que c’est du toc, je veux dire, quelque chose qui n’est pas vrai. Prenez l’exemple du train électrique. Vous pouvez rester pendant des heures à regarder une vraie gare sans qu’il se passe rien, et puis il suffit d’un coup d’oeil à un petit train électrique, et, tac, toute cette fichue histoire se déclenche. Ca n’a pas de sens, mais c’est bougrement ça, et quelquefois, plus ce qui t’attrape est idiot, plus tu restes accroché, avec l’émerveillement, comme s’il y avait besoin d’une certaine dose d’imposture, d’imposture délibérée, pour obtenir tout ça, comme si tout avait besoin d’être faux, au moins quelque temps, pour réussir, ensuite, à devenir quelque chose comme une révélation. Même les livres, ou les films, c’est la même chose. Plus toc que ça tu meurs, et si tu vas voir qui est derrière ça, tu peux parier que tu trouveras que des sacrés fils de pute, mais en attendant tu vois là-dedans des choses que tu ne risques pas de voir en allant de promener dans la rue, et dans la vraie vie jamais tu ne les trouveras. La vraie vie ne parle jamais. C’est juste un jeu d’habileté, une histoire où tu gagnes ou tu perds, on te fait jouer à ça pour te distraire, comme ça tu ne réfléchis pas. Elle s’en est servie aussi, ma mère, de ce truc, ce jour-là. Comme je n’arrêtais pas de pleurnicher, elle m’a traînée devant une machine avec plein de lumières et d’inscriptions, une belle machine, on aurait dit une machine à sous, ou un truc comme ça. C’était une firme qui fabriquait de la margarine qui l’avait installée. Tout très au point, rien à dire. Le jeu consistait dans le fait qu’il y avait six biscuits, sur une assiette, et certains étaient tartinés avec du beurre et d’autres avec de la margarine. Toi tu les goûtais, l’un après l’autre, et à chaque fois tu devais dire si c’était avec de la margarine ou avec du beurre. A cette époque-là la margarine était quelque chose d’un peu exotique, on n’avait pas bien idée de ce que c’était, on pensait juste que ça faisait moins mal que le beurre et qu’en gros c’était dégueulasse. Le problème était là. Alors ils ont inventé cette machine, et le jeu c’était que si le biscuit te semblait au beurre tu appuyais sur un bouton rouge, et si au contraire tu avais l’impression que ça avait goût de margarine tu appuyais sur le bleu. C’était amusant. Et j’ai arrêté de pleurer. […]

J’ai l’impression de ne rien avoir fait d’autre, depuis. L’esprit ailleurs, appuyant sur des boutons bleus ou rouges, essayant de deviner. Un jeu d’adresse. On te fait jouer à ça pour te distraire. Puisque ça marche, pourquoi ne devrais-tu pas être d’accord ? D’ailleurs, quand le Salon de la Maison Idéale a été terminé, cette année-là, la firme qui fabriquait la margarine annonça que seuls 8% des concurrents avait deviné pour les six biscuits. Ils annoncèrent ça avec un certain triomphalisme. Je crois que c’était plus ou moins mon pourcentage de réussite. Je veux dire que si je pense à toutes les fois où j’ai essayé de deviner, en appuyant sur les touches bleues et rouges de la vie, j’ai dû tomber juste à peu peu près dans huit pour cent des cas, c’est un pourcentage qui me semble plausible. Je le dis sans triomphalisme. Mais ça devait être à peu près ça. En tout cas il me semble."

Alessandro Baricco, City (traduction Françoise Brun)

InterlignesFebruary 6, 2008 12:50 pm

"Et les fruits passeront la promesse des fleurs"

Malherbe, Stances pour le roi Henri

… le plus beau vers de la langue française.

InterlignesDecember 30, 2007 4:03 pm

Argumentum ornithologicum

Je ferme les yeux et je vois un vol d’oiseaux. La vision dure une seconde, peut-être moins. Leur nombre était-il ou non défini ? Le problème enveloppe celui de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, le nombre est défini, car Dieu sait combien d’oiseaux j’ai vu. Si Dieu n’existe pas, le nombre n’est pas défini, car personne n’a pu en faire le compte. Dans ce cas j’ai vu un nombre d’oiseaux, disons inférieur à dix et supérier à un, mais je n’ai pas vu neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois ni deux oiseaux. J’en ai vu un nombre compris entre dix et un, qui n’est ni neuf, ni huit, ni sept, ni six, ni cinq, etc. Ce nombre entier est inconcevable; donc, Dieu existe.

La trame

Pour que son horreur soit totale, César, acculé contre le socle d’une statue par les poignards impatients de ses amis, aperçoit parmi les lames et les visages celui de Marcus Junius Brutus, son protégé, peut-être son fils. Alors, il cesse de se défendre et s’exclame: "Toi aussi, mon fils !" Shakespeare et Quevedo recueillent le cri pathétique.
Les répétitions, les variantes, les symétries plaisent au destin. Dix-neuf siècles plus tard, dans le sud de la province de Buenos Aires, un gaucho est attaqué par d’autres gauchos, et, tombant, reconnaît un de ses filleuls. Il lui dit avec un doux reproche et une lente surprise (ces paroles, il faut les entendre, non les lire): "Ca, alors !" Ils le tuent et il ne sait pas qu’il meurt pour qu’une scène se répète.

(traduits par Paul et Sylvia Bénichou)

Mutations

Je vis dans un couloir une flèche qui indiquait une direction et je pensai que cet inoffensif symbole avait été jadis un morceau de fer, un projectile inévitable et mortel, qui entra dans la chair des hommes et des lions, qui éclipsa le soleil aux Thermopyles et qui donna pour toujours à Harold Sigurdarson six pieds de terre anglaise.
Quelques jours plus tard, on me montra la photographie d’un cavalier magyar. Sur le poitrail de sa monture il y avait un lasso enroulé. Je vis que le lasso qui traversait l’espace et qui réduisait à l’impuissance les taureaux de la prairie, n’était plus qu’une insolente parure de harnachement dominical.
Dans le cimetière de l’Ouest, j’ai vu une croix runique, sculptée dans du marbre rouge. Les bras en étaient courbes et s’élargissaient. Un cercle les entourait. Cette croix circonscrite et limitée figurait l’autre, aux bras libres, qui à son tour figure l’instrument de supplice où un dieu souffrit, la "vile machine" que Lucien de Samosate insulta.
Croix, lasso et flèche, vieux ustensiles humains, aujourd’hui abaissés ou promus au rang de symboles. Je ne sais pourquoi ils m’émerveillent quand il n’est pas sur la terre une seule chose que n’efface pas l’oubli ou que n’altère pas la mémoire et quand personne ne sait en quelles images le traduira l’avenir.

(traduit par Roger Caillois)

Jorge Luis Borges, "L’auteur et autres textes"

Araignées, InterlignesNovember 2, 2007 10:00 am

"Une raison qui ne lâcherait pas en route le sensible, ne serait-ce pas cela, la poésie ?"

Francis Ponge, in Pièces

InterlignesAugust 23, 2007 4:39 pm

http://aiguebrun.adjaya.infoEcrire, surtout des poèmes, égale transpirer. L’oeuvre est une sueur. Il serait malsain de courir, de jouer, de se promener, d’être un athlète sans sueur. C’est pourquoi peu d’oeuvres me touchent. Dans l’oeuvre d’un mort, dans le parfum de sa sueur, je cherche un témoignage d’activité. Le Louvre est une morgue; on y va reconnaître ses amis. Nous aimons à faire sentir notre sueur, à la vendre. La foule et le délicat n’aiment que se griser de sueur, s’intoxiquer de sueur. Du reste la promenade, le sport ne les intéressent pas.

PS: ce que je nomme promenade, sport, n’est pas cette manière de vivre que Wilde appelait son chef-d’oeuvre. C’est la vie de l’esprit dont je parle.

Jean Cocteau, Le secret professionnel.

De fil en aiguille, InterlignesAugust 11, 2007 6:31 pm

Picasso, Le rêveC’est assez étrange de lire sur papier ce qu’on a soi-même palpé, soit par les mots, soit par la chair. Ce que l’on a expérimenté, en somme. Parfois, je laisse exprès un livre à l’abandon pour y revenir "quand je serai prête". Car il faut se préparer aux mensonges qui tissent ces vies, ces phrases, dont nous sommes les miroirs. Car il faut se préparer, infiniment léger, à toucher du doigt le sérieux de notre vie: ces papiers qui volent, s’embrasent, s’oublient. Mais je m’égare, comme une digression à la Proust. Cela tombe bien, c’est justement à lui que je voulais en venir. Car j’ai eu l’impression d’un écho du passé, d’une réponse déjà inscrite, tout cela sur un thème - on peut le dire - qui laisse rêveur.

"Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus; ou quelques-uns dormaient-ils en nous-même, dont nous prenons conscience ?

La résurrection au réveil - après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil - doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oublié.
Et peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire."

(tiré du Côté de Guermantes)

Le rêve comme petite mort, puis résurrection, sur les tableaux en négatif, comme une pellicule que l’on déroule, fil à fil. Je persiste donc à dire, comme ici, que Dieu est un rêve. Marcel dans mon interprétation personnelle l’avait déjà dit. 

Conclusion, alors, à ces bêtises: quand on écrit, tard le soir, ces flouteries, je me dis que soit Chronos est filou, soit que ce sont mes tempes qui sont filandreuses, à force de filer les mots pour rendre compte de cette passion qu’est la vie. A nous de choisir. Si l’on peut.

InterlignesAugust 9, 2007 3:02 pm

La glorification de Dieu

En plein jour, pendant que la ruelle fourmillait de ses habitants - femmes, hommes et enfants -, que les boutiques s’ouvraient aux clients, un petit homme malingre tomba raide mort sous les coups violents d’un colosse. Autour d’eux, pris de peur, les passants qui assistaient à la scène tragique se cachèrent.
Aucun d’eux ne porta témoignage et le criminel put s’éloigner en toute tranquillité.
Le derviche assista au crime, mais comme il passait pour un niais, il ne fut pas appelé à témoigner en justice.
Ulcéré, il entra en fureur et se promit de se venger sur le monde entier.
Dès que l’occasion de supprimer un homme ou une femme se présentait, il l’assassinait - tout en chantant les louanges de Dieu.

Le billard

Je m’assis dans le coin du café où se trouvait la table de billard.
Un homme plein d’une énergie farouche arriva et se mit à jouer tout seul. Il attaquait la bille puis ripostait, prenant la bille, tantôt en plein, tantôt sur le côté.
Je lui proposai courtoisement:
- Vous me permettez de jouer avec vous ? A deux, le plaisir est plus grand.
Il répliqua, sans me regarder:
- Pour moi, le plaisir, c’est de jouer tout seul et que les autres me regardent.
Je parcourus la salle du regard. Tous les clients étaient profondément endormis.

http://balladeegyptienne.blogspirit.comhttp://balladeegyptienne.blogspirit.com

Une facétie de la mémoire

Je vis un homme d’une taille gigantesque, à l’estomac énorme, et dont la bouche engloutirait sans peine un éléphant. Stupéfait, je lui demandai:
- Qui êtes-vous ?
Etonné, il répliqua:
- Je suis l’Oubli. Comment peux-tu m’avoir oublié ?

Le constant et le variable

Ils partirent au souk et je restai seul à la maison.
Une fillette aux cheveux nattés et qui sentait la girofle arriva. Une assiette vide en main, elle me dit que sa mère l’avait chargée d’un message. Lorsqu’elle vit que ma mère n’était pas là, elle voulut partir, mais je la retins et la convainquis d’attendre.
Ma mère s’attarda dans le souk et les rossignols placèrent, dans le silence, leur chant des jours heureux de printemps.
Je lui dis, pour tromper le temps:
- Tu devrais retirer quelques-uns de tes vêtements, tu te sentirais mieux.
Elle répondit avec pudeur:
- Lorsque nous changerons de saison.
Le temps, le lieu et le désir allaient nous unir.
Le temps et l’espace sont variables. Quand au désir, il n’engendre que la tristesse.

Dialogue

Lorsque l’homme rentra chez lui, il trouva ses enfants qui l’attendaient. Il sortit son portefeuille de sa poche intérieure et murmura:
- De nos jours, le père de famille est un martyr.
Ils gardèrent le silence.
Puis ils se dispersèrent, avec des visages de martyrs.

extraits de Echos d’une autobiographie, Naguib Mahfouz.

InterlignesAugust 7, 2007 2:36 pm

La Mort - la Mort dont je te parle - n’est pas celle qui suivra ta chute, mais celle qui précède ton apparition sur le fil. C’est avant de l’escalader que tu meurs. Celui qui dansera sera mort - décidé à toutes les beautés, capable de toutes. Quand tu apparaîtras une pâleur - non, je ne parle pas de la peur, mais de son contraire, d’une audace invisible - une pâleur va te recouvrir. Malgré ton fard et tes paillettes tu seras blême, ton âme livide. C’est alors que ta précision sera parfaite. Plus rien ne te rattachant au sol tu pourras danser sans tomber. Mais veille de mourir avant que d’apparaître, et qu’un mort danse sur le fil.

*

J’ajoute pourtant que tu dois risquer une mort physique définitive. La dramaturgie du Cirque l’exige. Il est, avec la poésie, la guerre, la corrida, un des seuls jeux cruels qui subsistent.

*

Tu n’es plus seulement perfection mécanique et harmonieuse: de toi une chaleur se dégage et nous chauffe. Ton ventre brûle. Toutefois ne danse pas pour nous mais pour toi. Ce n’était pas une putain que nous venions voir au cirque, mais un amant solitaire à la poursuite de son image qui se sauve et s’évanouit sur son fil de fer. Et toujours dans l’infernale contrée. C’est donc cette solitude qui va nous fasciner.

*

On n’est pas artiste sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé.

*

Tu entres, et tu es seul. Apparemment, car Dieu est là. Il vient de je ne sais où et peut-être que tu l’apportais en entrant, ou la solitude le suscite, c’est pareil. C’est pour lui que tu chasses ton image. Tu danses. Le visage bouclé. Le geste précis, l’attitude juste. Impossible de les reprendre, ou tu meurs pour l’éternité. Sévère et pâle, danse, et, si tu le pouvais, les yeux fermés.

De quel Dieu je te parle ? Je me le demande. Mais il est absence de critique et jugement absolu. Il voit ta chasse. Soit qu’il t’accepte et tu étincelles, ou bien il se détourne. Si tu as choisi de danser devant lui seul, tu ne peux échapper à l’exactitude de ton langage articulé, dont tu reviens prisonnier: tu ne peux tomber.
Dieu ne serait donc que la somme de toutes les possibilités de ta volonté appliquée à ton corps sur ce fil de fer ? Divines possibilités !

*

Le public - qui te permet d’exister, sans lui tu n’aurais jamais cette solitude dont je t’ai parlé, - le public est la bête que finalement tu viens poignarder. Ta perfection, avec ton audace vont, pour le temps que tu apparais, l’anéantir.

*

Vous ne vivez que pour la Fête. Non pour celle que s’accordent en payant, les pères et les mères de famille. Je parle de votre illustration pour quelques minutes. Obscurément, dans les flancs du monstre, vous avez compris que chacun de nous doit tendre à cela: tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose. C’est en toi-même enfin que durant quelques minutes le spectacle te change. Ton bref tombeau nous illumine. A la fois tu y es enfermé et ton image ne cesse de s’en échapper. La merveille serait que vous ayez le pouvoir de vous fixer là, à la fois sur la piste et au ciel, sous forme de constellation. Ce privilège est réservé à peu de héros.
Mais, dix secondes - est-ce peu ? - vous scintillez.

*

Ce sont de vains, de maladroits conseils que je t’adresse. Personne ne saurait les suivre. Mais je ne voulais pas autre chose: qu’écrire à propos de cet art un poème dont la chaleur montera à tes joues. Il s’agissait de t’enflammer, non de t’enseigner.

Jean Genet, Le funambule (extraits)

De fil en aiguille, InterlignesJuly 8, 2007 1:48 pm

Depart"En Grèce, la terre s’entr’ouvre sans cesse sur l’eau, l’eau est toujours prise dans la terre: chaque élément est là pour borner l’autre et le sertir.

[…] Délicatement cousu aux lignes de faîte, le ciel ne domine pas cet ensemble; il y est attaché et tient sa place dans l’ordonnance des autres prestiges. L’eau et l’air, immobiles et transparents entre les perspectives ascendantes composées par les montagnes, forment des lacs enchantés, suspendus, dans un rêve vivant, qui nourrit des présences aiguës. Bientôt, pour l’oeil occupé d’une vision de plus en plus subtile, il n’est plus ni mer ni ciel, mais une lumière, une substance fine qui parcourt un paradis tout à fait tangible.

C’est de cette manière exquise qu’a été faite pour beaucoup d’hommes la joie de vivre et de penser."

Pierre Drieu la Rochelle, Une femme à sa fenêtre

 

Décodage: j’ulysse pendant ces deux semaines de juillet en Crête.

InterlignesJuly 6, 2007 11:26 am

Je dis qu’espoir est la grand’ prurison
Qui nous chatouille à toute chose extrême
Et qui nos ans use en douce prison,
Comme un Printemps sous la maigre Carême.

Maurice Scève, Delie objet de plus haute vertu, fin du dizain XCIX

De fil en aiguille, InterlignesJuly 4, 2007 5:41 pm

Je n’ai rien à dire. Juste à lire. Les visages, ou plutôt leurs souvenirs. Ce battement de la conscience, affleurant sur les lèvres, transporté par le vent. Les images du silence.

 

" - Les visages sont écrits.
- Les mains aussi, dis-je, et les nuages, le pelage des tigres, la cosse des haricots et le saut des thons à fleur d’eau, c’est de l’écriture.

Nous apprenons des alphabets et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie.

- Moi, il me suffit de lire ton visage, dit-elle.
- Quelle page préfères-tu ?"

Erri de Luca, Trois Chevaux.

InterlignesJune 24, 2007 10:02 am

"Je n’écris pas par désir, par habitude, par volonté, par métier. J’ai écrit pour survivre.

J’ai écrit parce que c’était la seule façon de parler en se taisant."

Pascal Quignard, Le nom sur le bout de la langue

InterlignesJune 16, 2007 9:05 am

Artaud par Man ray(En exergue de cette année)

"Une espèce de déperdition constante du niveau normal de la réalité."

"Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaicie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel."

"Les titillations de l’intelligence et ce brusque renversement des parties. Les mots à mi-chemin de l’intelligence."

"L’inspiration à paliers.

Il ne faut pas trop laisser passer la littérature."

Antonin Artaud, Le Pèse-Nerfs

InterlignesMay 20, 2007 3:00 pm

"En revenant, la comtesse me dit d’un air plein de mélancolie :

- Je suis trop heureuse, pour moi le bonheur est comme une maladie, il m’accable, et j’ai peur qu’il ne s’efface comme un rêve. "

Honoré de Balzac, Le lys dans la vallée.

Je rajouterai que trop de beau nuit au beau, à sa vérité. Un beau peut être dans la pou-belle, ou le beau dans une poubelle: tout n’est que recherche (mélancolie de la Recherche du soi sur lignes de soie), tâtonnement d’alchimiste, entre poudres noires, poudres tristes. Et parfois jaillit la couleur, pour un temps, une heure. Le souvenir nous fait par la suite prendre conscience du bonheur. Le bonheur, cette sinuosité où tout semble lisse, tranquille (comme un lys), mais où s’achemine la conscience des profondeurs, des paradoxes, de l’indicible, en somme. Le bonheur à mon sens n’est pas beau, il est l’art même de la vie auquel tend chacun. Poignée de rires, poignée de larmes, poignée de terre, résument ce chemin.  

InterlignesFebruary 16, 2007 7:37 pm

Manuscrit de Beckett

Vivre et inventer. J’ai essayé. J’ai dû essayer. Inventer. Ce n’est pas le mot. Vivre non plus. Ca ne fait rien. J’ai essayé. Pendant qu’en moi allait et venait le grand fauve du sérieux, rageant, rugissant, me lacérant. J’ai fait ça. Tout seul aussi, bien caché, j’ai fait le fat, pendant des heures, immobile, souvent debout, dans une attitude d’ensorcelé, en gémissant. C’est ça, gémis. Je n’ai pas su jouer. […]

C’est que j’étais déjà en proie au sérieux. Ca a été ma grande maladie. Je suis né grave comme d’autres syphilitiques. Et c’est gravement que j’ai essayé de ne plus l’être, de vivre, d’inventer, je me comprends. Mais à chaque nouvelle tentative je perdais la tête, me précipitais comme vers le salut dans mes ténèbres, me jetais aux genoux de celui qui ne peut ni vivre ni supporter ce spectacle chez les autres. Vivre. J’en parle sans savoir ce que ça veut dire. Je m’y suis essayé sans savoir à quoi je m’essayais. J’ai peut-être vécu après tout, sans le savoir. Je me demande pourquoi je parle de tout ça. Ah oui, c’est pour me désennuyer. Vivre et faire vivre. Plus la peine de faire le procès aux mots. Ils ne sont pas plus creux que ce qu’ils charrient. Après l’échec, la consolation, le repos, je recommençais, à vouloir vivre, être autrui, en moi, en autrui. Que tout ça est faux. Je n’ai jamais rencontré de semblable. Je pare maintenant au plus pressé. Je recommençais. […]

Me montrer maintenant, à la veille de disparaître, en même temps que l’étranger, grâce à la même grâce, voilà qui ne serait pas dépourvu de piquant. Puis vivre, le temps de sentir, derrière mes yeux fermés, se fermer d’autres yeux. Quelle fin.

 

Samuel Beckett, Malone meurt.

InterlignesFebruary 14, 2007 11:50 am

Je me souviens d’une citation que j’avais déjà inscrite ici:  Écrire pour démontrer est ennuyeux, écrire pour se montrer est dérisoire : il faudrait n’écrire que pour dire. Claude Roy

Face à mes questionnements simplets du dire ou ne pas dire, ou plutôt, de cette force qui me pousse à dire, exerçant mes doigts sur cordelettes fines, je retrouve en écho ceci:

"Il faut parler : le silence en ces matières est ce qu’il y a de plus dangereux au monde. On devient dupe de tout. On est définitivement fait, bonard. Il faut d’abord parler, et à ce moment peu importe, dire n’importe quoi. Comme un départ au pied dans le jeu de rugby : foncer à travers les paroles, malgré les paroles, les entraîner avec soi, les bousculant, les défigurant.
Puis, ne plus dire n’importe quoi. Mais dire (et plutôt indirectement dire) : “homme, il faut être.

Et cependant faire attention que les paroles ne vous repoissent pas, qui vous attendent à chaque tournant. Pas trop d’illusion qu’on les domine. Un jeu d’abus réciproque, voilà pourquoi indirectement dire.

Francis Ponge

(trouvé sur le blog d’Astrid… une bonne raison de n’en pas finir… avec les mots, avec ce dire… Le mot de la fin de parenthèse sera pour Fuentes: "Plus que jamais, un livre et une bibliothèque nous murmurent : si nous ne disons plus le monde, nul ne nous donnera de nom. Si nous ne parlons plus, le silence imposera son obscure seigneurie".

Au tour des écrivains de se faire maître et servant de la page, en redite paradoxale. Bricoler le langage, sur quelques bricoles, pour enfin faire naître le partage, cette étoile que le silence dit nous donne.

InterlignesJanuary 2, 2007 5:50 pm

Et je m’endormis, la tête sur ce livre ouvert, et non coupé, tout habillé, vaincu, par une force irrésistible laquelle, sous ce genou de songes et de mensonges, me tint ainsi, ployé, dans les visions doubles du réel et de l’iréel mêlés, jusqu’au petit matin du premier soleil, et le bourdonnement énorme de l’avion qui s’en va de Nice vers Genève.

L.A

De fil en aiguille, InterlignesDecember 30, 2006 2:56 pm

"L’heure de la violence carillonne où meurent et naissent les mots"

Blanche ou l’oubli. Le titre était prédestiné à accompagner mes nuits blanches. Joie et désespoir. Je ne veux pas faire de style. Les mots pour l’instant sont sous silence, en cage oui, ces farfelus oiseaux qui composent le langage. Perdant leurs plumes sur les paupières blanches… de la conscience. Ah, je ne veux pas faire de style, mais la métaphore me poursuit: plumes oui, de l’oreiller, en écho à mes nuits passées, à méditer. Pleurer aussi, sur mes illusions brisées. Il faut de ça pour devenir adulte. Les miroirs aux alouettes - toujours, toujours, oiseau de neige -, se sont ouverts. Ne plus se laisser avoir par les mots qui empoignent, qui enserrent. Un nouveau chemin, ou plutôt, une vision nouvelle, plus vraie, du chemin; et le lien qui m’obsède, faire le lien entre l’éther et le réel. Je suis sortie de ma Caverne. Sereines, les larmes coulent vers la vie, cette rivière au goût amer, au goût de lys. Et je comprends désormais cette obsession des échecs: blanc sur noir, antagonistes, ombre et lumière*. Se mêlant, pourtant, comme ces images de l’Orient: une relation inéluctable, inévitable, pour qui veut prendre conscience. Lier le théorème avec la vie: cela est peut-être encore trop métaphysique, mais c’est pour le moment ce que je me fixe.

"Je n’ai jamais appris à écrire…" disait Aragon. C’est vrai: une vie, ce n’est qu’un apprentissage pour comprendre les illusions. Balzac avait raison.

- - -

* Un homme seul. Tant qu’il va le vent vire le navire, et ne sait l’eau prendre. Tant l’oiseau tient l’air qu’il ne croit mourir. Et tant court le chien que la langue lui tombe. Proverbes se font comme faux bouquets de foins et de fanes. Les bruits sont nombreux où le coeur bat de l’ombre. Ils n’ont ni sang ni sens, à qui n’est qu’absence. Et cherche l’échelle avec ses deux mains… Il n’y a même pas d’ange avec qui lutter. Un homme seul avec ses chimères. Un Docteur Faust au tréfond du silence qui joue une incompréhensible partie de cartes sans partenaire. Atout trèfle.

Interlignes 2:56 pm

Vieil homme, quel tourbillon t’abat, quelle violence du temps sur toi soudain, qui te prend au cou des idées comme un étrangleur, un jeune étrangleur de passage, entre deux trains ? L’heure de la violence carillonne où meurent et naissent les mots. A ce lieu de l’être où le signe et la chose dansent l’un devant l’autre comme sauterelles parlant avec leurs pattes et déjà se modèlent entre l’âme et la lèvre le sens et le son… vieil homme au bout de toi-même traînant l’épave de ta vie après toi… où l’homme est abandonné… je ne sais plus comment, quels mots muets s’enchaînent, quel cri donc, le dernier peut-être, encore à ta bouche monte, que dis-tu, qu’appelles-tu par son nom de fumée, quelle fuite, quel fantôme femme, quel faim fauve, par son nom d’effroi, quelle phrase de feu forme au fond de ta folie… la seule force de… quelle phrase autrefois entendue et qui te revient comme une traîne de robe par l’automne des feuilles… une phrase d’effroi comme une main portée à ton front, une phrase aux confins de vivre, dans un livre ouvert par hasard, à la frontière d’un pays défunt:


Si elle est tombée dans le désert, si elle a dû marcher interminablement dans le paysage lunaire du désert…. d’or et d’argent… avec ces ombres que donne à la pleine lune une face humaine, lorsqu’on la regarde de terre…


Oh, parole qui tourne en moi, parole de qui d’autre, et voilà, quelques mots passés, démembrés d’eux-mêmes, sans liens que ce paysage épars, l’image d’où je vais, le lieu final… cette étendue inhumaine où l’homme est abandonné à la seule force de son âme

est-ce ici, cette chambre où je n’entends plus que le battre assourdi de l’aile des chimères ? Trèfle et carreau, trèfle et carreau… dans un champ de trèfles, sous le ciel des étoiles à trois branches, abandonné comme un trèfle au coeur du champ de chimères, abandonné, comment disiez-vous tantôt ?

il faut reprendre de plus haut, cette étendue inhumaine où l’homme est aband… ah, voilà, abandonné à la seule force de son âme…

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli, Troisième Partie, chapitre 1, Un perpétuel mourir

InterlignesDecember 27, 2006 6:33 pm

Je voudrais décrire l’oubli hors du langage, comme une place vers le soir, quand il ne fait déjà plus jour et pas tout à fait nuit, et que les clignotants, verts et rouges, ont l’air de chats qui s’éveillent à l’ombre. Dans le plus grand désordre. Si bien qu’on ne sait comment en sortir, déjà se sont effacés les panneaux du sens unique, s’il y avait foule on en suivrait les voitures, mais si tu demeures seul au milieu de ces clins d’yeux ronds… Où mène cette pensée, où débouche cette avenue ? Tu es seul. Les mots te manquent. Des mots pourtant de toi connus, ressassés, archifamiliers, des mots dont toute l’existence tu as fait sans réfléchir usage, qui venaient naturellement sans qu’on les cherche, ou qu’on hésite, machinaux, tout engrenés à ce qui précède, à ce qui suit. L’oubli comme un gant tombé, tu marches dessus sans le voir. L’oubli comme une lèvre bleuie. Un froid soudain dans la conscience d’être. Un égarement de l’oeil intérieur. Une paralysie de la pensée, que sais-je ? Je voudrais décrire l’oubli, n’importe comment, mais l’oubli. Il n’y a rien dans ce moment autant dont j’aie la peur, que de l’oubli. Ne plus savoir son chemin. Ne plus savoir où l’on allait. Ne plus savoir qui l’on voulait voir. Ne plus savoir son nom, son propre nom, qui l’on était, qui l’on est. Une machine à vide tournant. Des pas pour rien. Le sentiment éveillé du rêve. Et maintenant lire l’heure à l’horloge. Ou elle marche, ou elle est arrêtée. Où suis-je et quand suis-je. L’oubli. D’où me vient-il, l’oubli, d’autrui ou de moi-même, d’où me vient-il, ou ne suis-je pas la source de l’oubli ? Rien ne m’est plus ce qu’il fut pour moi. Je regarde ma rue et je ne sais plus dans quelle ville je suis, je regarde ma main comme une étrangère, dans une chambre d’où personne ne songe à me chasser, je dévêts un corps inconnu, un corps d’homme vieilli, marqué, de toutes parts alourdi, qui obéit à ma pensée, et je me tais pour voir s’il va parler à ma place. Ô langue dans la bouche soudain comme un poisson qui s’étonne des parois. Je voudrais décrire l’oubli par tous les mots oubliés. Par les alvéoles qu’ont laissées les mots disparus dans ma bouche. Par l’ombre absente des objets absents. Cette porte qu’on ne peut ni fermer ni ouvrir. Cette fenêtre feinte à la vie ou à la mort suivant ma disposition d’esprit. L’irréparable blessure du temps, la discontinuité de l’âme, ce trou dans la poche, l’oubli.

Louis Aragon, Blanche ou l’oubli, Première Partie - Chapitre VIII, Le S.S.

InterlignesDecember 26, 2006 1:30 am

Fermez bien vos portes. J’arrive sans bruit, avec des mains gantées de noir.Je ne suis pas de l’espèce brutale. Ni de l’espèce vorace et stupide.

Sur mes temps* et mes poignets, vous pourriez admirer le dessin délicat des veines, si l’occasion vous en était donnée.

Mais je n’entre dans vos chambres que lorsqu’il est tard, quand le dernier des invités est parti, quand vos lustres hideux sont éteints, quand tout le monde dort.

Fermez bien vos portes. J’arrive sans bruit, avec des mains gantées de noir.

Je ne viens que pour quelques instants, mais tous les soirs sans relâche et dans toutes les maisons sans exception.

Je ne suis pas de l’espèce brutale. Ni de l’espèce vorace et stupide.

Le matin, quand vous vous réveillerez, comptez votre argent, vos bijoux, rien ne manquera.

Rien qu’un jour de votre vie.

Agota Kristof

 

* Erratum: quoique la méprise puisse être productrice de sens, rétablissons le texte à la lettre: sur mes tempes et mes poignets…